Il faisait ce jour-là une chaleur lourde, étouffante, celle qui colle la tunique à la peau et soulève une poussière blonde sur le chemin de Béthanie. Assis à l’ombre maigre d’un figuier, Jésus parlait, entouré de ses disciples et d’une foule bigarrée où se mêlaient curieux, détracteurs et quelques faces ardentes qui buvaient ses paroles. Parmi eux, il y avait aussi des publicains, des gens notoirement mal famés, et des pharisiens qui écoutaient, l’oreille tendue, non par adhésion, mais pour traquer la faille, le mot imprudent.
Jésus, le visage marqué par la fatigue et une sorte de pitié intense, les regarda tour à tour. Il savait leur cœur. Et il se mit à leur dire une histoire, d’une voix qui portait sans élever le ton.
« Un homme riche avait un intendant. On vint lui rapporter que cet homme dilapidait ses biens. »
Dans l’assistance, quelques têtes d’hommes d’affaires hochent, l’œil dur. L’histoire commençait bien. Elle sentait le réel, le conflit de la gestion et de la confiance trahie.
« Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon intendant.” »
L’intendant, dans le récit de Jésus, ne se défend pas. Il est perdu. Il creuse en lui-même, dans l’angoisse de l’homme pris la main dans le sac. “Que vais-je faire ? Mon maître me retire l’intendance. Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’en aurais honte.” Le soleil tapait sur l’assemblée, mais plus un bruit ne filtrait, hormis la voix posée du rabbi. Tous se voyaient un peu dans cet intendant déchu, confrontés à leur propre finitude, à leurs calculs désespérés.
« Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de mon poste, des gens m’accueillent chez eux. »
Et voilà qu’il convoque, l’un après l’autre, les débiteurs de son maître. Il ne vole pas, non. Il utilise l’autorité qui lui reste, le temps qu’il lui reste. Au premier, qui doit cent barils d’huile : “Prends ton billet, assieds-toi vite, et écris cinquante.” Au second, qui doit cent sacs de blé : “Prends ton billet, et écris quatre-vingts.” La ruse est audacieuse, cynique même. Il se fait des amis avec les biens d’autrui, à la veille de sa disgrâce.
Jésus marque une pause, son regard balaie le cercle des pharisiens, ces experts en loi et en apparence. Et il dit, avec une pointe d’ironie qui les fait se raidir : « Le maître fit l’éloge de l’intendant malhonnête d’avoir agi avec astuce. Car les fils de ce siècle sont plus avisés, dans leurs rapports entre eux, que les fils de la lumière. »
Un murmure parcourt l’assistance. Faire l’éloge d’un fripon ? Quel scandale ! Mais Jésus poursuit, et sa voix se fait plus pressante, percutante. Il ne loue pas la malhonnêteté. Il pointe du doigt une triste vérité : le monde, dans ses affaires ténébreuses, fait preuve d’une énergie, d’une inventivité, d’une détermination que les croyants, eux, devraient déployer pour les affaires du Royaume. « Eh bien, moi je vous le dis : faites-vous des amis avec le Mammon d’injustice, afin que, le jour où il viendra à manquer, ceux-ci vous accueillent dans les demeures éternelles. »
Les mots tombaient comme des cailloux dans une mare trop calme. Mammon, l’argent, la richesse, souvent injuste dans son acquisition et sa distribution. Ne pas le mépriser, mais l’utiliser. Non comme une fin, mais comme un moyen. Un moyen pour quoi ? Pour la charité. Pour tisser des liens, pour soulager, pour bâtir une communauté. L’argent, instrument trompeur, pouvait devenir, entre des mains vigilantes, un outil pour le ciel. « Celui qui est fidèle dans les petites choses est aussi fidèle dans les grandes, et celui qui est malhonnête dans les petites choses est aussi malhonnête dans les grandes. Si donc vous n’avez pas été fidèles avec le Mammon trompeur, qui vous confiera le vrai bien ? »
Le vrai bien. L’expression résonna. Il y avait un vrai bien, un trésor qui ne rouillait pas, au-delà de l’or et de l’argent. Et notre gestion de ces biens périssables était un test, une préparation. Une pédagogie divine.
Les pharisiens, ces amoureux de l’argent, entendirent tout cela. Et ils ricanaient, le mépris aux lèvres. Pour eux, la prospérité était signe de bénédiction, la pauvreté une malédiction. Leur théologie était simple, confortable, et justifiait leur position. Jésus les regarda droit dans les yeux, et son ton changea. Il devint glacial, prophétique.
« Vous, vous êtes ceux qui se justifient aux yeux des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs. Car ce qui est élevé aux yeux des hommes est une abomination aux yeux de Dieu. »
Le silence se fit, lourd de conflit. Et comme pour sceller cet avertissement, il enchaîna, sans transition douce, par une autre histoire. Celle-ci n’était plus une parabole sur la gestion, mais un récit glaçant, une fenêtre ouverte sur l’au-delà.
« Il y avait un homme riche, qui s’habillait de pourpre et de lin fin, et qui festoyait splendidement chaque jour. »
La scène était plantée avec une brutalité efficace. On le voyait, cet homme, dans sa maison aux murs de pierre blanche, allongé sur un lit de banquet, entouré de convives. Les odeurs de viandes rôties, le cliquetis des coupes, les rires. À sa porte, littéralement jeté sur le seuil de pierre, gisait un pauvre du nom de Lazare. Il était couvert d’ulcères. Les chiens errants venaient lécher ses plaies. Son regard, peut-être, cherchait les miettes qui tombaient de la table du riche. Mais rien. Rien ne lui parvenait. Juste l’indifférence, épaisse comme un mur.
Les détails étaient crus, sensoriels. La pourpre contre les ulcères. Le lin fin contre la peau sale. Les festins contre la faim. La même porte les séparait, mais c’était un abîme.
Puis vint la mort. Grande niveleuse. Elle prit le pauvre, Lazare. Et là, le récit bascula. « Il fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham. » Une image d’une douceur infinie, d’un soulagement ultime. La mort du riche fut aussi mentionnée, sans fioriture. Il fut simplement enseveli.
Et le voilà, dans le séjour des morts, au milieu des tourments. Levant les yeux, il aperçoit, très loin, une vision insupportable : Abraham, et Lazare à ses côtés, dans un lieu de paix. La distance était infranchissable, mais la vue était claire. Une communication était encore possible, comme un dernier lien cruel avec la vie qu’il avait perdue.
« Père Abraham, cria-t-il, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraîchisse la langue, car je souffre terriblement dans cette flamme. »
L’ironie était amère. Lazare, dont il n’avait jamais soulagé la soif, dont il n’avait même pas vu la détresse, devenait son unique espoir de goutte d’eau. La réponse d’Abraham fut pleine d’une tristesse définitive. « Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement ses maux. Maintenant, ici, il est consolé, et toi, tu souffres. De plus, entre vous et nous, un grand abîme a été fixé, afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent, et que l’on ne traverse pas non plus de là-bas vers nous. »
Le riche, dans son agonie, sembla alors penser à autre chose qu’à lui-même. À ses frères, encore vivants, encore dans la maison de pierre blanche, encore aveugles. « Je te prie donc, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, car j’ai cinq frères. Qu’il les avertisse, afin qu’eux aussi ne viennent pas dans ce lieu de tourment. »
Une lueur tardive de compassion ? Un réflexe de clan ? Abraham répondit, implacable et doux. « Ils ont Moïse et les Prophètes ; qu’ils les écoutent. » La Loi et les Écritures étaient claires sur le soin à porter au pauvre, l’étranger, la veuve. Ils avaient déjà tout entendu.
Le riche insista, convaincu que le spectaculaire serait plus efficace. « Non, père Abraham, mais si quelqu’un de chez les morts va vers eux, ils se convertiront. »
La dernière phrase de Jésus tomba, lourde de sens, conclusion à la fois de cette histoire et de tout son enseignement sur les richesses. Abraham dit : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus. »
Un frisson parcourut l’assistance. L’histoire était finie. Jésus se leva, laissant ses auditeurs avec ces deux images en miroir : l’intendant avisé mais malhonnête, appelé à faire preuve de la même ruse pour le bien ; et le riche anonyme, enfermé dans son confort, devenu l’archétype de l’homme qui a tout et qui, finalement, a tout perdu. Le message était un seul : ce que tu fais de ton argent, de ton pouvoir, de ton quotidien, révèle ton cœur. Et ton cœur prépare ta demeure éternelle. La porte de la maison du riche était devenue, trop tard, la frontière entre deux éternités.




