Bible Sacrée

Le rapt des filles de Silo

Le pays sentait la cendre et le regret. Une brise légère, chargée de l’odeur âcre des feux éteints, passait sur les collines d’Israël. C’était un souffle de fin, un vent de vide. À Mitspa, l’assemblée était restée assise toute la journée, face à l’immense silence qui avait suivi le serment. Un serment prononcé dans la fièvre de la guerre contre Benjamin, dans cette douleur vive après le carnage. « Aucun de nous ne donnera sa fille pour femme à un Benjamite. » Les mots, lourds comme des pierres de meule, étaient tombés. Et maintenant, le prix de ces paroles se révélait dans toute son amertume.

Benjamin n’était plus. Ou presque. Six cents hommes seulement, échappés au jugement de Yahweh, se terraient au rocher de Rimmon, hagards, survivants d’une tribu presque anéantie. Et Israël, qui les avait frappés, les regardait maintenant avec un effroi nouveau. Une tribu manquante, c’était une brèche dans le peuple, une pierre arrachée au mur de l’héritage. Le lendemain, le peuple se leva, tôt, comme poussé par un remords plus fort que le sommeil. Ils bâtirent un autel, offrirent des holocaustes et des sacrifices de paix. Mais les offrandes ne comblaient pas le gouffre. Les anciens, la face creusée, se tournèrent les uns vers les autres : « Qui, parmi toutes les tribus d’Israël, n’est pas monté à l’assemblée devant l’Éternel ? » Car ils avaient fait un autre serment, plus ancien, à Mitspa : celui qui ne monterait pas serait mis à mort.

L’enquête fut rude, menée par des hommes au pas lourd, fouillant les registres, interrogeant les villages. Le constat tomba, implacable : personne de Jabès en Galaad n’était venu au camp, à l’assemblée. Un frisson parcourut l’assemblée. Une faute collective, un défi au pacte sacré. La sentence fut prononcée sans joie, avec une détermination funèbre. Douze mille des leurs, des hommes vaillants, furent envoyés. L’ordre était clair, terrible : frapper du tranchant de l’épée tout ce qui était à Jabès en Galaad, hommes, femmes, enfants. Seules les jeunes filles qui n’avaient point connu d’homme seraient épargnées.

Le récit qui revint plus tard était chargé d’un silence coupable. Ils avaient fait comme la loi de l’anathème commandait. La ville fut consumée. Et ils revinrent, les quatre cents jeunes filles, aux visages pâles de terreur et de deuil, menées comme un troupeau silencieux jusqu’au camp de Silo, qui est au pays de Canaan. Une « solution » qui ressemblait à un nouveau crime.

Pourtant, les six cents Benjamites de Rimmon attendaient toujours. Quatre cents femmes, ce n’était pas assez. Le reste du peuple enviait Benjamin, d’une jalousie amère et impuissante. Comment tenir son serment et pourtant empêcher l’extinction d’une tribu ? Les anciens grattaient leur barbe, cherchant une faille dans leur propre parole. C’est alors qu’on se souvint des fêtes. À Silo, chaque année, il y avait une fête de l’Éternel, une fête des danses dans les vignes, près des sources. Les filles de Silo sortaient alors pour danser en chœur.

Un conseil se tenait, à voix basse, presque honteuse. « Voici donc ce que vous direz aux Benjamites : Allez, et placez-vous en embuscade dans les vignes. Vous regarderez, et lorsque les filles de Silo sortiront pour danser, alors vous sortirez des vignes, et vous enlèverez chacun une femme pour vous parmi les filles de Silo. » C’était un leurre, une comédie grossière pour contourner la lettre du serment. On n’aurait pas « donné » nos filles. Ils les auraient « prises ». La parole serait sauve, et la tribu aussi.

Les messagers portèrent ces paroles aux hommes réfugiés à Rimmon. Ces survivants, endurcis par la guerre et la faim, acceptèrent. Que leur restait-il à perdre ? Ils vinrent et se cachèrent parmi les terrasses de vignes qui entouraient Silo. L’air était doux, porteur du chant des sources et du parfum des grappes encore vertes. Puis le son des tambourins et des voix s’éleva. Les filles arrivèrent, vêtues de leurs habits clairs, insouciantes, tournoyant dans la lumière de l’après-midi. C’était un tableau de paix, de grâce.

Alors, des ombres jaillirent des vignes. Des ombres rapides, déterminées, silencieuses. Il y eut des cris étouffés, des appels brefs, le bruit de pieds qui courent sur la terre sèche. En un instant, le tableau idyllique fut déchiré. Les hommes de Benjamin saisirent chacun une femme et disparurent avec elle dans les sentiers des collines, loin de Silo, vers leur territoire dévasté qu’il faudrait reconstruire.

Dans les jours qui suivirent, un lourd silence retomba. Les pères et les frères de Silo ne poursuivirent pas. Les anciens avaient parlé, on avait trouvé cette issue tordue. La colère fut étouffée par la raison d’État, par la terrible nécessité. La vie reprit, comme une rivière boueuse après un orage. Les Benjamites rebâtirent leurs villes incendiées et habitèrent dedans. Chacun retourna dans son héritage, dans sa tribu.

Mais il n’y eut pas de chant de victoire, pas de psaume de réconciliation. Seulement, parfois, le soir, dans les maisons de Silo, une mère pleurait en silence. Et dans les nouvelles maisons de Benjamin, une jeune femme, enlevée à sa danse, regardait par la fenêtre vers les collines de l’ouest, un paysage à jamais étranger. Le livre se referme sur cette phrase, sèche et profonde comme une tombe : « En ces jours-là, il n’y avait point de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui semblait bon. » Le récit s’arrête, laissant dans l’air l’écho des tambourins et le goût de cendres. Une histoire sans héros, où la fidélité à un serment mal conçu conduit à une suite d’actes désespérés, et où la providence semble œuvrer dans l’ombre, à travers les compromis et les rapts, pour maintenir coûte que coûte les douze pierres de son peuple.

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