Le soir étendait son ombre mauve sur le camp de Guilgal. Une chaleur lourde, chargée de l’odeur de la terre remuée et des feux de cuisson, pesait sur les tentes. Josué sentait le poids des années dans ses os, une fatigue qui n’était plus celle des marches forcées ou des combats, mais celle, plus profonde, du temps. Il était vieux, avancé en âge. Les cris des enfants jouant entre les échoppes lui parvenaient assourdis, comme à travers un voile.
Assis à l’entrée de sa tente, un rouleau de cuir usé entre les mains qu’il ne consultait presque plus, il fixait l’horizon où se devinait la ligne sombre des montagnes de Juda. L’Éternel lui avait parlé. Les paroles résonnaient encore en lui, non avec la trompette du triomphe, mais avec le murmure solennel d’un constat. « Tu es devenu vieux, tu es avancé en âge, et le pays qui reste à conquérir est très grand. »
Un souffle léger, presque une brise, fit trembler la flamme de la lampe à huile. Ce n’était pas un reproche. C’était un rappel. Une mise en ordre. La tâche n’était pas finie. Loin de là. Et c’était à lui, maintenant, de partager l’héritage. Avant.
Son esprit parcourait les territoires, ces noms qui étaient plus que des mots, des promesses faites à des tribus entières. Il revoyait les visages des anciens, ceux qui avaient traversé le Jourdain avec lui, la peur et l’émerveillement encore dans les yeux. Il fallait faire le compte. Tout le pays.
Il commença, pour lui-même, comme une litanie géographique. Au nord, là où les brumes venaient de la Grande Mer, il restait toute la région des Sidoniens, jusqu’à Aphek, vers le pays des Amoréens. Le pays des Gibliens, et tout le Liban, vers le soleil levant, depuis Baal-Gad au pied du mont Hermon jusqu’à l’entrée de Hamath. Des peuples tenaces, retranchés dans leurs cités fortifiées de la côte, dans les vallées encaissées. Il les imaginait, ces Sidoniens, avec leurs navires au bois odorant, indifférents aux tribus d’Israël campées dans les collines.
Puis, plus près, le sud et l’ouest. La plaine côtière, douce et traître, où les chars de fer des Cananéens rouillaient à l’air salin. La Shéphélah, ces contreforts ondoyants parsemés de chênes verts et de citernes cachées. La montagne, âpre et noble. Le Négev, poussiéreux et brûlant. Tout cela, l’Éternel le chasserait lui-même devant les fils d’Israël. Le rôle de Josué était autre, désormais. Celui du partage. De l’attribution. Poser le cadre de la promesse, même si des ennemis résidaient encore derrière leurs remparts.
Son regard se fit plus intense. Il pensa à l’autre côté du Jourdain, à l’est. Ceux-là, Moïse les avait établis. Ruben, Gad, la demi-tribu de Manassé. Leurs territoires étaient clairement délimités, marqués par les combats d’antan contre Sihôn et Og. Il se remémora les descriptions précises, presque administratives, que Moïse en avait faites. Aroër sur le bord du torrent de l’Arnon, la ville au milieu du torrent, et toute la plaine de Medeba jusqu’à Dibôn. Les villes de la plaine, jusqu’aux confins des Ammonites. Galaad, le Bashan avec ses chênes majestueux et ses pâturages gras, jusqu’à Salca et Édréi, anciennes cités du roi Og.
Un sourire imperceptible effleura ses lèvres crevassées. Il se souvint de Balaam, fils de Béor, le devin. L’histoire était passée dans la légende. Celui qu’on avait payé pour maudire, et qui, malgré lui, avait béni. L’épée l’avait abattu lors de ces purges sanglantes. Un détail, presque une note en marge, mais qui comptait. Le pays devait être purifié de ces ombres-là aussi.
La liste continuait, se déployant dans l’obscurité maintenant complète. La tribu de Lévi. À eux, point d’héritage terrien découpé au cordeau. L’Éternel lui-même était leur part. Les sacrifices faits par le feu, leur nourriture. Des villes, simplement, dispersées parmi leurs frères, avec les pâturages alentour pour leur bétail. Une vocation à part, au cœur de toutes les tribus.
La nuit était tout à fait tombée. Les étoiles, froides et claires, scintillaient au-dessus du camp endormi. Josué resta longtemps immobile. Ce n’était pas un plan de conquête qu’il venait de contempler, mais une carte d’héritage. Un don immense, incomplet, qui exigeait à la fois la gratitude et la vigilance. Le travail n’était pas terminé. Il ne le serait peut-être jamais de son vivant. Mais l’ordre était donné : partage maintenant, héritez. Occupez. L’Éternel fera le reste, en son temps.
Demain, il convoquerait les chefs, les responsables de tribus. Il leur parlerait de frontières, de torrents et de montagnes, de villes fortes et de plaines fertiles. Il leur dirait aussi des poches de résistance, des géants peut-être, restés dans leurs bastions. Il y aurait des discussions, des contestations, des demandes de précisions. La parole de l’Éternel, transmise par son serviteur vieillissant, deviendrait le patrimoine tangible de familles, de clans, de générations à venir.
Il entra dans sa tente, le corps alourdi mais l’esprit clair. La promesse était une réalité en devenir, un pays à la fois donné et à prendre. Et cela commençait ici, dans le silence d’une nuit à Guilgal, par le simple et colossal acte de se souvenir, de nommer, et de distribuer. La terre attendait ses héritiers.




