Bible Sacrée

Le Sort et la Pierre

Le matin était frais, une brise légère venue des collines de Judée caressant les pierres encore pâles des nouvelles murailles. Jérusalem respirait, d’une respiration encore faible, hésitante. On l’entendait à la clarté trop crue du soleil sur les places vides, au silence relatif qui régnait dans les ruelles où l’écho des pas résonnait de manière disproportionnée. La ville était un écrin presque trop grand pour le peu de joyaux qu’il contenait. Et c’était là le problème.

Je m’appelle Shélémiah. Je ne suis ni prophète, ni prince, ni même prêtre de la lignée d’Aaron. Je suis un homme de la campagne, du petit village d’Anatoth, là où la terre sent le thym sauvage et la poussière chaude. Mes mains connaissent le poids de la houe et la courbure des sarments de vigne bien mieux que le grain du parchemin. Pourtant, me voici aujourd’hui, assis sur le seuil d’une maison qui n’est pas tout à fait la mienne, dans une rue de Jérusalem qui porte encore le nom d’un homme dont j’ignore tout.

Tout avait commencé par l’appel de Néhémie, le gouverneur. L’œuvre colossale des murailles était achevée, célébrée dans des chants qui avaient fait trembler les fondations elles-mêmes. Mais une ville, ce n’est pas que des pierres. C’est un peuple. Une vie. Et Jérusalem, cœur battant de notre identité retrouvée, était dépeuplée, fantomatique. Les champs alentours, les villages, étaient pleins. Mais la Cité de David ? Une coquille vide.

Alors, on eut recours au sort. Le gouverneur et les chefs le dirent ainsi : il fallait que un Israélite sur dix vienne s’établir dans la ville sainte. Le sort désignerait les familles. Une chance sur dix. Quand les anciens d’Anatoth revinrent de l’assemblée avec cette nouvelle, un silence de plomb tomba sur notre communauté. Le sort. Il était à la fois juste et terrifiant. Juste, car il épargnait les favoritismes. Terrifiant, car il était l’expression même de la volonté de l’Éternel, impénétrable.

Je me souviens de la nuit qui précéda le tirage. Ma femme, Myriam, n’avait pas fermé l’œil. Le souffle léger de nos deux enfants endormis nous parvenait de l’autre pièce. « Et s’ils nous choisissent ? » murmura-t-elle dans l’obscurité. Sa question planait, sans réponse possible. Quitter la maison que mon père avait construite, le champ que j’avais défriché pierre après pierre, le figuier qui donnait des fruits si doux l’été… pour aller où ? Dans une maison abandonnée, peut-être en ruine, dans une ville qui se relevait à peine de ses cendres. Pour quoi faire ? « Pour habiter Jérusalem », avait simplement dit Néhémie. Comme si ces mots contenaient tout le sens du monde.

Le lendemain, sous le grand térébinthe, le prêtre remua les tessons dans un sac de cuir. Les noms des chefs de famille étaient appelés, un à un. L’air était sec, électrique. Quand ma gorge laissa échapper un « me voici » que je ne reconnus pas, ce fut comme si le temps s’arrêtait. Le visage de Myriam, pâle mais fier. Les embrassades embarrassées des voisins. Les pleurs de ma mère. Le sort était tombé. Nous étions du « un sur dix ». Nous étions les offrandes vivantes pour le repeuplement de Sion.

Le déménagement fut une épreuve. Pas tant pour les meubles – un lit, quelques jarres, les outils – que pour l’âme. La dernière vision d’Anatoth, niché dans son vallon, m’étreint encore la poitrine parfois. Puis il y eut cette première approche de Jérusalem par la porte des Brebis. La muraille, imposante, neuve, me parut d’abord hostile. Elle ne parlait pas encore la langue de ma vie.

On nous assigna une maison dans le quartier du Second. Elle avait appartenu, disait-on, à un certain Maaséiah, de la famille de Baruch. Les murs étaient solides, mais l’odeur de l’abandon, cette senteur aigre de poussière humide et de cendre froide, y stagnait. Le premier soir, nous dormîmes à même le sol, regroupés comme un troupeau apeuré. La ville autour de nous était loin d’être vide, pourtant. Des gens vaquaient à leurs occupations. Des cris d’enfants montaient parfois d’une cour. Mais c’était un bourdonnement étranger.

Les jours qui suivirent furent consacrés à faire de ces pierres un foyer. Myriam, avec cette énergie silencieuse qui est la sienne, se mit à nettoyer, à astiquer, à chasser symboliquement le passé de désolation. Les enfants, curieux, explorèrent les alentours et revinrent avec des compagnons aux visices inconnus. Peu à peu, le quartier prit un visage.

Et quel visage ! Nous n’étions pas seuls, nous, les « volontaires du sort ». Il y avait ceux qui étaient déjà là, naturellement : les chefs du peuple, les serviteurs du Temple, les Néthiniens. Et puis il y avait nous, le contingent fraîchement débarqué des campagnes de Juda et de Benjamin. Je fis ainsi la connaissance de mon voisin de droite, Pédaiah, un homme de Siloam, à la poignée de main calleuse et au rire tonitruant. À ma gauche s’installa une famille de prêtres, les descendants de Jedaeel. Leur piété était discrète, rythmée par les heures de prière et de service au Temple dont les trompettes nous parvenaient, matin et soir, comme le battement de cœur de la ville.

Nous formions un étrange patchwork. Des vignerons, des oléiculteurs, des bergers devenus citadins par la force du sort. Il fallut apprendre. Apprendre à trouver l’eau à la citerne commune, apprendre les règles de la vie en communauté serrée, apprendre à supporter la promiscuité parfois, et la solitude au milieu de la foule, souvent. Certains jours, la nostalgie d’Anatoth me prenait à la gorge, si forte que je m’arrêtais de travailler, les mains vides, le regard perdu vers le nord.

Mais il y avait aussi des moments de grâce. Le premier shabbat célébré dans l’enceinte de Jérusalem. Se rendre à la maison de l’Éternel, non plus en pèlerin lointain, mais en voisin. Voir la foule – notre foule bigarrée – se presser dans les parvis, entendre les Lévites entonner les psaumes de la montée. Une émotion alors nous submergeait, nous, les nouveaux habitants. Nous n’étions plus seulement des individus déracinés ; nous étions les membres d’un corps, les pierres vivantes d’un édifice bien plus grand que nos maisons. Nous habitions Jérusalem. Ces mots prenaient chair.

Mon travail ? Je n’étais plus tout à fait paysan. J’avais rejoint un groupe d’hommes chargés de l’entretien d’une section des remparts, près de la tour des Fours. C’était un honneur, une responsabilité concrète. Monter sur ces murailles que nous n’avions pas construites, mais que nous étions venus protéger par notre simple présence, donnait un sens palpable à notre sacrifice. De là-haut, le regard embrassait à la fois les maisons serrées de la ville et l’immensité brune et verte de Juda. Je pouvais presque discerner la direction d’Anatoth. Ce n’était plus un déchirement, mais un lien. Je veillais sur la porte, et de là-bas, ma terre veillait sur moi.

La vie s’organisait, avec ses routines et ses surprises. Des marchés se tenaient, de plus en plus fournis. Les artisans – forgerons, potiers, tisserands – qui nous avaient suivis ou qui étaient déjà là, voyaient leur clientèle s’étoffer. Une rumeur, une vraie rumeur humaine, montait désormais des rues à l’aube. Elle n’était pas encore le grondement assourdissant des grandes cités, mais c’était le bruit précieux de la vie qui reprend.

Un soir, Pédaiah et moi, nous sommes assis sur le banc de pierre devant nos portes. Le soleil couchant dorait les créneaux des murailles. Il sortit de son sac une petite outre de vin nouveau, fruit de sa vigne de Siloam qu’un parent faisait vivre en son absence. Nous bûmes à la récolte, à nos femmes, à nos enfants qui jouaient ensemble dans la poussière de la rue. Puis, il leva sa coupe, les yeux soudain brillants. « À Jérusalem, dit-il simplement. À notre maison. »

Ce fut à cet instant que je compris. Le sort ne nous avait pas déracinés pour nous perdre. Il nous avait transplantés pour que nous devenions, nous les branches venues de tous les horizons de Juda et de Benjamin, les rameaux fertiles d’un nouvel arbre planté sur la montagne de Sion. Ma maison n’était plus seulement celle d’un dénommé Maaséiah. Elle était la mienne. Ma rue n’était plus une ligne anonyme sur un plan. Elle était le lieu où les enfants de Pédaiah appelaient les miens pour le repas. Jérusalem n’était plus une abstraction glorieuse et lointaine, le rêve des prophètes. Elle était le sol sous mes sandales, la pierre chaude contre mon dos le soir, le son des prières porté par le vent.

Le sacrifice était réel. Le déracinement, une douleur parfois vive. Mais en répondant au sort, en acceptant de devenir l’un de ces noms – Shélémiah, fils de…, d’Anatoth – qui peupleraient les registres des scribes, nous avions fait bien plus que remplir des maisons vides. Nous avions donné un corps à l’espérance. Nous avions fait le choix, jour après jour, d’habiter non seulement une ville, mais une promesse. Et dans le silence des nuits de Jérusalem, quand la brise des collines passe entre les maisons neuves, il me semble entendre, non plus le gémissement du désert, mais le murmure profond d’une cité qui renaît, portée par le souffle de l’Éternel et le pas têtu de son peuple.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *