Le jour était lourd sur le tas de cendres, un de ces jours où l’air même semble chargé de présages. Job, assis dans sa douleur, ne bougeait plus guère. Ses amis, eux, avaient épuisé les raisonnements et les récriminations. Un silence tendu, épais comme du miel rance, s’était installé. C’est alors que Tsophar, le Naamathite, sentit une sorte de brûlure lui remonter de la poitrine à la gorge. Les paroles de Job, sa défense opiniâtre, son refus de plier, tout cela finissait par former en lui un noeud d’indignation. Il avait écouté Éliphaz et Bildad avec une approbation muette, mais à présent, c’était à son tour. Et ce qu’il avait à dire ne souffrirait aucune ambiguïté.
Il se leva, non pas d’un bond, mais pesamment, comme si le poids de la vérité qu’il portait alourdissait ses membres. Il fixa Job, mais son regard semblait traverser l’homme déchu pour contempler un spectacle plus vaste, plus terrible.
« Mon esprit est troublé, Job, et cette perturbation me pousse à répondre », commença-t-il, d’une voix basse mais qui portait étrangement dans l’air immobile. « J’ai entendu tes reproches, l’écho de tes justifications. Et cela réveille en moi un savoir ancien, une leçon que les hommes oublient à leurs dépens. Laisse-moi te l’exposer. »
Il fit une pause, les yeux levés vers l’horizon brûlant. « La joie du méchant, vois-tu, est brève. Son allégresse ne dure qu’un instant, furtive comme l’éclair qui déchire le ciel avant la nuit noire. Même si sa tête touchait les nuages, et que son pouvoir semblait aussi haut que les cèdres, il disparaît pour toujours, comme un songe dont on ne se souvient plus. Ceux qui l’ont vu demanderont : ‘Où est-il passé ?’ Il s’évanouit, pareil à une ombre qui fuit. Ses enfants devront rendre aux pauvres ce qu’il a volé, ses mains restitueront ses gains illégitimes. »
Tsophar se mit à marcher de long en large, le sable crissant sous ses sandales. Son discours n’était plus adressé seulement à Job, mais à l’ordre du monde lui-même. « Sa vigueur juvénile, couchée avec lui dans la poussière… Voilà son destin. Il gardait en bouche des mets délicats, mais ils se changent en poison dans ses entrailles. Les richesses qu’il a avalées, il faut qu’il les vomisse. Dieu les lui arrache du ventre. Il a sucé le venin de l’aspic, la langue du serpent vipérin le tuera. »
Il s’arrêta, pointant un doigt vers le sol, comme pour désigner une tombe invisible. « Il ne jouira plus des torrents de miel et de lait. Le fruit de son labeur, il ne le consommera pas ; le profit de ses trafics, il n’en tirera aucune joie. Car il a broyé, délaissé les malheureux, il a saisi des maisons qu’il n’avait pas bâties. Rien en lui n’est en paix ; ses biens les plus chers ne lui échapperont pas. Au comble de son abondance, la détresse fondra sur lui ; toute la force de la misère s’abattra sur lui. »
La voix de Tsophar prit une tonalité presque prophétique, chargée d’une sombre certitude. « Qu’il remplisse son ventre, Dieu enverra contre lui le feu de sa colère, qui pleuvra sur lui, sur sa demeure. Il fuira devant des armes de fer, un arc d’airain le transpercera. Le trait lui sortira par le dos, la pointe étincelante par le foie. Les ténèbres sont réservées pour ses trésors ; un feu que l’homme n’aura pas attisé le consumera, il dévorera ce qui reste dans sa tente. Les cieux révéleront son iniquité, la terre se dressera contre lui. »
Il se tourna finalement vers Job, son visage empreint d’une gravité implacable. « Tel est le lot que Dieu réserve au méchant, l’héritage que lui destine le Tout-Puissant. C’est là, Job, la part qui échoit à l’homme qui ose défier l’ordre des choses. »
Le dernier mot tomba dans le silence. Tsophar se rassit, épuisé par l’effort de sa démonstration. Autour d’eux, le jour commençait à décliner, dessinant de longues ombres sur les visages creusés. Job n’avait pas bronché. Il regardait droit devant lui, au-delà de Tsophar, au-delà de ses amis, vers quelque chose qu’eux ne voyaient pas. L’air était toujours aussi lourd, mais à présent il portait le poids de cette malédiction si parfaitement décrite, une sentence qui semblait planer, non seulement sur le méchant hypothétique du discours, mais sur tous ceux qui, assis dans la cendre, attendaient un signe. Le crépuscule approchait, teintant le ciel de couleurs qui n’apportaient aucun apaisement, seulement la promesse d’une autre nuit à affronter.




