Bible Sacrée

La Soif de l’Exil

La chaleur de l’été pesait sur les collines du nord, une chaleur sèche qui faisait vibrer l’air et craqueler la terre. Éliana ne la sentait plus. Assise sur une pierre plate, les yeux perdus vers l’ouest, au-delà des crêtes décharnées, elle écoutait le silence. Ce n’était pas un silence paisible, mais un silence lourd, étouffant, comme un linge humide sur la bouche. Dans ce silence, pourtant, grondait un bruit continu, obsédant : le souvenir d’une rumeur d’eau vive.

Cela faisait trois nouvelles lunes depuis son arrivée dans ces montagnes de l’Hermon. Trois nouvelles lunes depuis que la caravane l’avait déposée, elle, sa mère et son jeune frère, dans ce hameau accroché à la roche. Ils étaient venus de loin, de Jérusalem, fuyant on ne savait trop quoi – des murmures politiques, des dettes, une honte que sa mère ne nommait jamais. Ici, ils étaient chez un cousin éloigné, un berger au visage dur comme le silex. Ici, on survivait. On ne vivait pas.

Éliana ferma les yeux. Et aussitôt, ce fut là, plus fort que le présent : le fracas des chants montant des cours du Temple, l’odeur complexe de l’encens et des sacrifices, la foule bigarrée des pèlerins, tous tournés vers le même lieu, le même espoir. Elle revoyait son père, disparu deux ans plus tôt, psalmodiant les paroles dans la pénombre du soir : *« Comme une biche aspire aux cours d’eau, ainsi mon âme aspire à toi, mon Dieu. »* Elle avait trouvé cela beau, mais lointain, une image de scribe. Maintenant, elle comprenait. C’était une sensation physique, une douleur au creux de la poitrine. Une soif.

Ce n’était pas une soif d’eau, bien que l’eau fût rare ici, précieuse, gardée dans des outres de peau. C’était une soif d’autre chose. Une soif de présence. À Jérusalem, Dieu semblait proche, palpable dans les rituels, dans la pierre lustrée de l’autel, dans la voix unanime des lévites. Ici, Dieu était absent. Ou plutôt, Il était devenu un silence, un immense silence interrogatif au-dessus des montagnes arides. Les dieux locaux, ces Baals sculptés dans des troncs pourris qu’elle voyait parfois au détour d’un sentier, lui faisaient horreur. Ils avaient des sourires vides.

Les jours passaient, tous semblables. Elle aidait aux tâches, puisaient l’eau au puits bas, filait la laine rude des moutons. La nuit, elle pleurait. Ses larmes étaient devenues sa nourriture, comme le dit le psaume qu’elle murmurait en secret. *« Mes larmes sont mon pain, le jour, la nuit… »* Personne ne le voyait. Elle souriait, échangeait quelques mots avec les femmes du village. Mais en dedans, c’était la déchirure. On lui demandait : « Mais où est ton Dieu ? » La question n’était pas méchante, juste curieuse. Elle ne savait pas répondre. Elle hochait la tête, un nœud dans la gorge.

Un après-midi, poussée par une force plus forte que la résignation, elle s’enfonça plus loin que d’habitude dans le vallon rocailleux derrière le village. Les pierres brûlaient sous ses sandales. Elle marcha longtemps, jusqu’à trouver un petit surplomb dominant un ravin. Au fond, un mince filet d’eau saline et stagnante serpenteait, sans vie. Elle s’assit, épuisée. Et là, le désespoir la submergea. Ce n’était plus une nostalgie douce, c’était une vague. Le souvenir des fêtes, des processions joyeuses, l’assaille avec une violence cruelle. Elle se revoyait petite, tenant la main de son père, criant de joie avec les autres. Maintenant, elle était une exilée, une oubliée.

*« Pourquoi t’abats-tu, mon âme, et gémis-tu sur moi ? »* La question monta en elle, non comme une consolation, mais comme un défi rauque, une conversation déchirée avec elle-même. Son âme, justement, était un champ de bataille. D’un côté, la mémoire heureuse, insistante : les chants, la foule en liesse, la maison de Dieu. De l’autre, le présent aride, le mépris subtil des montagnards pour cette citadine fragile, le sentiment écrasant d’un abandon divin.

Elle regarda le filet d’eau sale en contrebas. Une image lui vint, terrible et claire. C’était elle, cette eau morte. Elle était cet endroit où Dieu semblait s’être retiré. Les questions des autres résonnaient en elle comme des coups : *« Mais où est-il, ton Dieu ? »* Et en elle, aucune réponse ne venait, seulement le bruit des grandes eaux passées, un bruit de cataracte qui n’était que du souvenir.

Pourtant, alors que le soleil commençait à décliner, teintant les roches d’un orangé sanglant, quelque chose changea. Ce ne fut pas une vision, pas une voix. Juste un déplacement minuscule en elle. Le combat entre la mémoire et le désespoir n’était peut-être pas un signe de folie, mais le signe même de la foi. Douter, se souvenir, crier – n’était-ce pas encore s’adresser à Quelqu’un ? Le silence autour d’elle n’était plus seulement un vide. Il devenu l’espace où sa plainte pouvait résonner. Et si résonner, c’était déjà être entendu ?

Elle ne trouva pas de réponse définitive. La soif était toujours là, lancinante. La tristesse aussi. Mais une phrase de son père lui revint, une phrase qu’il disait quand les récoltes étaient mauvaises : *« Mets ton espoir en Dieu. Je louerai encore mon Sauveur et mon Dieu. »* Ce n’était pas une joie. C’était une décision. Une orientation.

Elle se leva, les muscles douloureux. Le chemin du retour lui parut plus long. La nuit tombait, froide maintenant. En levant les yeux, elle vit les premières étoiles percer le velours sombre du ciel. Ces mêmes étoiles brillaient sur Jérusalem. Cette même lune veillait sur le Temple. La distance était une illusion de la chair. L’abîme en elle était réel, mais peut-être que Dieu n’habitait pas seulement les lieux de joie. Peut-être habitait-il aussi les fissures, les soifs, les questions sans réponse.

En rentrant, le visage fermé mais le cœur un peu moins en lambeaux, elle entendit au loin le hurlement solitaire d’un chacal. Cela ressemblait à un cri, à une prière sauvage. Elle murmura, pour elle seule, dans l’obscurité qui l’enveloppait : *« Mon âme est abattue en moi. C’est pourquoi je me souviens de toi, depuis la terre du Jourdain, depuis les sommets de l’Hermon. »* Elle n’avait pas retrouvé la fête. Elle n’avait pas étanché sa soif. Mais elle avait planté, au milieu du désert de son âme, un seul mot, fragile et têtu comme une fleur de rocher : *Encore.*

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *