Bible Sacrée

La Vigne et l’Idolâtrie

Le soleil de Tisri chauffait encore la terre, mais une brise précoce, chargée de l’odeur des premières figues trop mûres, annonçait un changement. Éliah posa sa serpe de cuivre, s’essuya le front du revers de la main. Sa vigne était belle cette année, scandée de grappes lourdes et bleutées, un véritable manteau de prospérité jeté sur les coteaux de Samarie. De son champ, il voyait le toit de sa maison, solide, agrandie l’an passé pour le mariage de son fils aîné. Tout respirait l’abondance, la sécurité. Pourtant, un vague poids lui étreignait la poitrine, comme un reste de la chaleur de midi qui ne voulait pas se dissiper.

C’était le temps des pressoirs. Dans le village, les rires et les appels fusaient, mêlés au grondement sourd des pierres qui broyaient les raisins. On travaillait dur, mais la joie était palpable. Une joie grasse, satisfaite. Israël était fort. Le roi, là-bas dans la capitale, traitait avec les grandes nations ; les marchands phéniciens apportaient de l’ivoire et des étoffes fines. On avait même refait le sanctuaire de Béthel, un bel autel de pierre taillée, où l’on offrait des sacrifices solennels. Éliah y allait, bien sûr. Il accomplissait les rites. Mais parfois, le soir, il se souvenait des histoires que racontait son grand-père, des récits d’un Dieu qui parlait dans le désert, d’une alliance scellée dans la nudité du Sinaï. Cela lui paraissait lointain, presque rude, comparé aux cérémonies bien ordonnées de Béthel, où les prêtres en tuniques blanches psalmodiaient des invocations rassurantes.

Et puis, il y avait les autres autels. Ceux qu’on ne montrait pas en plein jour. À la lisière du bois, près du vieux chêne, des pierres dressées, informes, que l’on oignait d’huile en murmurant des noms cananéens : Baal, Ashérah. Éliah y était allé, lui aussi. Une fois, puis deux. Pour s’assurer de la fertilité de sa vigne, avait-il pensé. Pour ne pas négliger les puissances du lieu. C’était une affaire de bon sens, de prudence. Le Dieu d’Israël était grand, certes, mais les dieux de la terre, ceux qui faisaient pousser la sève et gonfler les fruits, méritaient aussi une attention. Son cœur, sans qu’il ne sache vraiment l’exprimer, s’était ainsi divisé. Comme la terre de son champ, partagée entre le soleil unique et les ombres multiples des bosquets.

Les années passèrent, marquées par le même cycle : des vendanges opulentes, des fêtes où le vin coulait à flots, des offrandes à Béthel de plus en plus fastueuses, et des visites furtives aux pierres dressées. La prospérité devenait mollesse. La justice, autrefois affaire d’alliance entre voisins sous le regard de Dieu, se monnayait maintenant. Les juges du roi rendaient des arrêts en faveur de ceux qui pouvaient remplir leur main d’argent. Le pouvoir était une grappe qu’on pressait pour son seul profit. Éliah le sentait, dans l’air même qu’il respirait. Une corruption douce, insidieuse, comme un fruit qui pourrit de l’intérieur sans que sa peau ne se ride.

Puis vinrent les rumeurs. D’abord comme un murmure lointain, venu des routes caravanières. Des troubles au nord. Des empires qui bougeaient. L’Assyrie, ce nom qui faisait frémir. On disait son armée innombrable, cruelle, dévastant tout sur son passage. À Samarie, les conseillers du roi parlaient de traités, d’alliances avec l’Égypte, de tributs à payer. La peur, soudain, infusa le pays. Cette même peur qui pousse à s’agripper à n’importe quoi.

Un matin d’automne particulièrement frais, Éliah fut réveillé par des cris. Ce n’était pas la clameur joyeuse du pressoir, mais un hurlement aigu, déchiré. Il sortit en hâte. Des cavaliers étrangers, vêtus de cuir et de fer, parcouraient le chemin du village. Leurs visages étaient durs, impassibles. Ils ne pillèrent pas, ne firent pas violence. Ils regardèrent seulement. Mais leur regard était une sentence. Plus tard, on apprit. Le roi d’Israël, paniqué, avait envoyé des messagers promettre un lourd tribut au grand roi d’Assour. Pour le payer, il faudrait lever de nouvelles taxes. Prélever l’or des sanctuaires. Pressurer le peuple jusqu’à l’os.

Ce jour-là, Éliah retourna à sa vigne. Les grappes y pendaient toujours, magnifiques. Mais il les voyait différemment. Elles n’étaient plus le signe d’une bénédiction, mais le prix de leur infidélité. Il se souvint des paroles d’un prophète, un nommé Osée, que certains traitaient de fou. Il parlait d’une vigne exubérante, dont le fruit avait multiplié les autels, et dont les pierres sculptées étaient devenues des idoles. « Leur cœur est partagé, ils en portent la peine. » La phrase lui revint, lancinante. Son cœur, en effet, était partagé. Entre le Dieu qu’on honorait par habitude et les idoles qu’on courtisait par peur. Et maintenant, ils en portaient la peine. La sécurité n’était qu’un leurre. Le roi, qu’ils avaient réclamé jadis dans leur défiance, allait devenir leur bourreau pour payer son propre salut.

Les saisons tournèrent, lugubres. L’impôt préleva le surplus, puis le nécessaire. L’inquiétude rongeait les visages. On se mit à parler des « veaux » de Béthel, ces statues dorées devant lesquelles on se prosternait. Éliah y pensa en bêchant un sol qui semblait soudain ingrat. Ces idoles qu’ils avaient fabriquées de leurs mains, avec leur argent, pour se donner l’illusion du contrôle, elles allaient être emmenées en tribut. Elles partiraient en exil, comme un butoin dérisoire. Leur sainteté n’était que métal, elle serait fondue. Et le peuple qui leur avait crié ses demandes resterait seul, face au silence.

La fin vint avec la brutalité d’un orage d’hiver. Ce ne furent pas des cavaliers éclaireurs, mais la mer sombre de l’armée assyrienne. Elle submergea tout. Les murs de Samarie tombèrent. Le bruit des pierres écroulées se mêla aux pleurs. Éliah, fuyant avec les siens, vit des choses qu’il ne put jamais oublier. Les vignes, non vendangées, piétinées par les chevaux. Les pressoirs, vides et brisés. Le sanctuaire de Béthel, profané, ses pierres d’autel retournées, souillées de déchets.

Dans la déroute, il se retrouva un jour près du bosquet, du vieux chêne. Les pierres dressées étaient toujours là, muettes. Il s’approcha, d’un pas hésitant. Il y posa la main. La pierre était froide, rugueuse, insensible. Une amertume totale l’envahit, plus acre que le vin le plus sur. C’était à cela qu’ils avaient confié leur peur, leurs espoirs de fertilité ? À ces cailloux ? Leurs péchés étaient autour, visibles dans la désolation. Leurs iniquités les accusaient depuis les ruines de Béthel. Ils avaient semé le vent, et maintenant, ils moissonnaient le tourbillon.

Il tomba à genoux, non pour prier, mais parce que ses forces l’abandonnaient. L’image de sa vigne, luxuriante et vaine, le hantait. Elle serait labourée, retournée par l’ennemi. Elle deviendrait une terre en friche, couverte de ronces, où pousseraient les épines. Le châtiment était dans cette image même : ce qu’ils avaient reçu en grâce, ils l’avaient transformé en objet d’orgueil ; maintenant, cela leur serait retiré, jusqu’à ce que la terre elle-même, nettoyée par la souffrance, redevienne capable d’attendre autre chose. Une justice. Une droiture. Des mots qui, dans le fracas des destructions, semblaient appartenir à un autre monde, lointain, presque oublié. Mais qui, peut-être, étaient la seule semence qui pourrait un jour repousser sur ce sol ravagé.

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