La chaleur du jour s’était retirée, laissant place à une nuit douce, presque liquide, sur Corinthe. De ma fenêtre, je voyais les lumières tremblotantes des lampes à huile dans les ruelles en contrebas. L’air sentait le sel, la poussière refroidissante, et cette odeur fade de poisson séché qui collait toujours à la ville. Je n’arrivais pas à dormir. Les mots de Paul me tournaient dans la tête, comme une mélopée entêtante.
Je l’avais entendu parler, quelques jours plus tôt, dans la maison de Titius Justus. L’endroit était bondé. Des marchands aux doigts tachés d’encre, des esclaves aux épaules marquées, quelques femmes riches aux voiles fins, et nous, les simples, le petit peuple des quais et des ateliers. Paul n’avait rien d’un orateur, c’est le moins qu’on puisse dire. Il était petit, le visage buriné, avec une façon de se pencher en avant comme s’il portait un poids invisible sur ses épaules. Sa voix n’avait pas la belle modulation des rhéteurs qui déclamait sur l’agora. Elle était rauque, parfois hésitante. Il toussait même en cherchant ses mots.
Il ne nous a pas assené de grands discours sur la sagesse grecque. Il n’a pas déroulé de syllogismes élégants comme le font les philosophes sous les portiques. Non. Il nous a parlé de sa propre peur. Oui, de sa peur. Il a dit être venu chez nous « dans la faiblesse, dans la crainte, et dans un grand tremblement ». Ça, je m’en souviens. On voyait la fatigue sur lui, une fatigue qui n’était pas seulement celle du voyage. C’était comme s’il avait marché à travers un miroir brisé, et qu’il en portait encore les éclats.
Et puis, il a prononcé ces mots, simples, qui pourtant ont fendu l’air épais de la pièce : « Je n’ai pas jugé bon de savoir quoi que ce soit parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. »
Crucifié. Le terme était laid, vulgaire. Une mort d’esclave, de bandit. Une fin honteuse, dont on ne parlait pas en société polie. J’ai vu le visage de certains se fermer. Un riche marchand près de moi a eu un petit mouvement de recul, comme s’il sentait une mauvaise odeur. Moi, j’ai ressenti une étrange chose : un pincement au creux de l’estomac, et en même temps, une curiosité aiguë, presque douloureuse. Pourquoi mettre ça au centre de tout ? Pourquoi cette folie ?
Paul a continué, comme s’il lisait dans nos pensées. Il a parlé de la « sagesse de ce siècle », de celle des « princes de ce siècle » qui, disait-il, sont voués à disparaître. Sa voix s’est faite plus basse, plus intime, malgré la foule. Il ne nous conviait pas à un débat d’idées, mais à quelque chose de bien plus dangereux : à regarder. A regarder le bois rugueux de la croix, la chair déchirée, l’abandon absolu. Et à y voir, non pas une défaite, mais le cœur battant de Dieu.
C’est là que son discours a basculé. La faiblesse apparente s’est muée en une force étrange. Il ne parlait plus de sa propre conviction, mais d’une évidence qui lui avait été donnée. « L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu… » a-t-il cité. Et il a expliqué que les choses profondes de Dieu, ses pensées secrètes, ne se saisissent pas avec l’intelligence seule. C’est l’Esprit de Dieu, disait-il, qui les sonde, comme un plongeur dans les abysses, et qui nous les révèle. L’Esprit. Ce mot revenait sans cesse, comme une respiration.
Pour nous faire comprendre, il a utilisé une image qui m’est restée. Il a comparé l’homme sans l’Esprit de Dieu à quelqu’un qui regarderait un magnifique tapis brodé, mais uniquement par son envers. Il ne verrait que des nœuds, des fils emmêlés, un chaos de couleurs sans forme. Il ne pourrait jamais deviner le motif splendide qui se dessine sur l’endroit. Seul l’Esprit, en quelque sorte, nous retourne le tapis. Il nous donne de voir le dessein.
Assis sur mon lit cette nuit-là, je repensais à tout ça. Je revoyais le visage de Sosthénès, à côté de Paul, qui hochait lentement la tête, les yeux fermés. J’entendais le grésillement des mèches des lampes. Je sentais encore l’odeur de la foule, de la sueur et de l’espoir mêlés.
Sa prédication n’avait pas la beauté formelle qui enchante et qu’on oublie. Elle avait la rugosité d’une corde qu’on vous tend dans le noir. Elle vous obligeait à y mettre la main, à tester sa solidité, à vous y agripper. Il appelait ça « une démonstration d’Esprit et de puissance ». Pas de belles phrases. De la puissance. Une puissance qui ne renverse pas les murs, mais qui retourne le cœur. Une puissance qui transforme la honte en gloire, et la faiblesse en lieu de résidence pour l’Infini.
Le dernier mot de Paul, ce soir-là, fut peut-être le plus déroutant. Il parlait de nous, les auditeurs, comme d’« hommes spirituels », capables de discerner toutes choses. Moi, Lucius, le tanneur, dont les mains sentent le cuir et le tannin, un homme spirituel ? L’idée était absurde. Et pourtant, en écoutant, quelque chose en moi avait bougé, comme une porte verrouillée depuis longtemps qui aurait cédé d’un coup. Ce n’était pas un raz-de-marée de certitudes. C’était plus fragile, plus ténu. Comme la première lueur de l’aube, qui ne chasse pas toute l’obscurité, mais qui prouve que la nuit ne durera pas toujours.
Dehors, un coq a chanté, prématurément. La nuit était toujours noire. Je me suis allongé, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Je ne comprenais pas tout. Je ne pouvais pas expliquer, défendre, argumenter avec la dialectique des sages. Mais les nœuds du tapis, sous mes doigts de l’esprit, commençaient peut-être, juste peut-être, à former un motif. Le silence autour de moi n’était plus vide. Il était habité. Comme par le souffle régulier de quelqu’un qui veille, à côté, dans la pièce à côté.




