Bible Sacrée

La Chute de Jérusalem

La pierre était chaude sous la paume de Jojakim. Une chaleur morte, héritée du soleil, comme tout semblait hériter de quelque chose de mort, ces jours-ci. Il observait, du haut de la muraille, les ouvriers phéniciens ajuster les blocs de marbre du nouveau portail nord. Leur parler guttural lui parvenait par bribes, mêlé au grincement des palans. L’argent de l’impôt, l’argent du Temple, l’argent des coffres vidés pour lui, s’enfuyait ainsi en poussière de pierre fine et en salaires étrangers. Son père, Josias, avait fait arpenter le pays pour y briser les hauts-lieux ; lui, il le faisait arpenter pour en extraire jusqu’au dernier sicle.

Dans les cours du Temple, un homme nommé Jérémie parlait. Sa voix, trop calme, traversait parfois la rumeur de la ville pour venir mourir aux oreilles du roi. Des mots de malédiction, de fournaise, de vent du désert. Jojakim haussait les épaules. Il avait brûlé le rouleau, page après page, dans le brasero de la salle d’hiver. La cire du sceau avait coulé en pleurs noirs sur les charbons. Une satisfaction brève, vite remplacée par l’ombre d’un doute. Les paroles, on pouvait les brûler. Mais le regard du prophète, cette fatigue immense qui n’était pas de la résignation, pesait plus lourd que le marbre.

L’Égypte avait d’abord posé sa main lourde sur le royaume. Un printemps, des chars avaient fleuri dans la plaine de Meggido, roues cerclées de fer, étendards claquant. Pharaon Neco avait emmené Joachaz, le frère cadet de Jojakim, comme on emporte un butoin précieux et inutile. Trois mois de règne. Une trace à peine dans les annales, un nom murmuré avant de passer à autre chose. L’Égypte avait préféré Jojakim, plus souple, ou plus cynique. Il avait payé le tribut en pressurant le peuple, comme on presse une grappe déjà sèche. Le pays sentait la peur et la poussière.

Puis le vent avait tourné. Un nouveau nom s’était mis à circuler dans les rapports des éclaireurs, sur les lèvres des marchands de Carchemish : Babylone. Nabuchodonosor. Un nom qui cognait comme un bélier contre une porte. Lorsqu’il était arrivé, avec son armée qui semblait tirer l’obscurité à sa suite, Jojakim avait plié. Il était devenu vassal, pendant trois ans. Trois années d’humiliation rentrée, à entasser l’argent pour le maître de l’Euphrate, sous le silence de plus en plus pesant de Jérémie. Puis, un jour de folle espérance, il s’était révolté. Un calcul stupide, poussé par des murmures de cour et la vieille illusion d’un secours égyptien qui ne viendrait jamais.

Sa fin fut misérable. Personne ne chanta sa mémoire. Il mourut alors que les troupes chaldéennes convergeaient vers Jérusalem, et on l’enterra sans pompe, « comme on enterre un âne », murmurait-on. On mit sur le trône son fils, Jojakin. Un garçon de dix-huit ans, aux yeux trop grands pour un royaume trop petit.

Le siège fut bref et brutal. Les machines frappèrent les murailles avec un bruit de monde qui s’effondre. À l’intérieur, la faim devint une présence tangible, une odeur aigre dans les ruelles. Jojakin sortit, un matin d’hiver glacé, avec sa mère, ses femmes, ses eunuques et ce qui restait de grands. La reddition fut une chose silencieuse, presque honteuse de simplicité. Nabuchodonosor, en personne, choisit le butin. Il prit les trésors, bien sûr. Mais surtout, il prit les hommes. Les mains habiles, les esprits vifs, l’avenir du pays. Forgerons, serruriers, scribes, guerriers d’élite. Il ne laissa que « les plus pauvres du pays ». Et il prit le roi. Jojakin, enchaîné, disparut dans la poussière de la caravane, vers les jardins suspendus et l’oubli. On l’appellerait désormais, dans les lamentations, « le prisonnier ».

Le conquérant plaça sur le trône de cèdre un troisième fils de Josias : Mattania. Il changea son nom en Sédécias. « Justice de l’Éternel ». Un nom qui sonnait comme une moquerie. C’était un homme aux traits mous, au regard fuyant, toujours tiraillé entre les conseils belliqueux de quelques princes arrogants et les paroles claires, terriblement claires, de Jérémie. « Soumettez-vous au roi de Babylone, et vous vivrez. » Le prophète le disait avec une pitié désolée, comme on annonce une pluie nécessaire mais délétère.

Sédécias jura fidélité par le nom de l’Éternel. Puis il complota, écoutant les ambassadeurs d’Édom, de Moab, d’Ammon, de Tyr, tous venus chuchoter dans l’ombre des colonnades des promesses de révolte collective. Il fit ce qui est mal aux yeux de l’Éternel, sans humiliation de cœur, sans vrai repentir, seulement avec la lâcheté de celui qui suit le courant le plus fort du moment. Il souilla le Temple lui-même, et les prêtres le suivirent dans une corruption lente. L’Éternel, dit la chronique, s’irrita contre son peuple. Il envoya ses messagers, « se levant matin et les envoyant » – cette expression obstinée qui dit la patience infinie, usée jusqu’à la corde. Mais on se moquait des envoyés de Dieu, on méprisait ses paroles, on se riait de ses prophètes, jusqu’à ce que la fureur de l’Éternel montât contre son peuple, sans remède.

Alors vint la fin.

Nabuchodonosor revint, cette fois sans pitié. Le siège fut long, deux années terribles où la ville se changea en enfer. La famine devint reine. On ne trouvait plus de pain. Les mères aux regards fous… Les chroniques se ferment sur ces images. Finalement, une brèche. Les soldats chaldéens se ruèrent dans la ville comme de l’eau qui rompt une digue. Sédécias, lâche jusqu’au bout, s’enfuit de nuit, avec quelques hommes, par la porte entre les deux murailles, vers la plaine du Jourdain. Ils le rattrapèrent près de Jéricho. On le traîna devant Nabuchodonosor, à Ribla. Il dut assister à l’égorgement de ses fils. Puis on lui creva les yeux. Le dernier visage qu’il vit fut celui de ses enfants mourants. On le lia avec des chaînes d’airain pour l’emmener à Babylone.

Le mois suivant, le chef des gardes, Nebuzaradan, vint à Jérusalem. Il brûla la Maison de l’Éternel, la maison du roi, toutes les maisons. Les grandes murailles de Salomon, qui avaient tenu des siècles, furent abattues à la masse. Le feu, le feu partout. Un feu qui consuma non seulement le bois et la pierre, mais les sacrifices, les chants, les prières montées depuis des générations. On emporta en exil ceux qui avaient survécu à l’épée. Le pays, vidé de ses habitants, sabota. Seuls quelques vignerons et laboureurs, les plus misérables, restèrent parmi les ruines. La terre se mit à observer ses sabbats, enfin. Soixante-dix ans de repos forcé, pour compenser tous ceux qu’on avait volés.

La chronique se termine sur une note, non pas de désespoir, mais d’attente. L’exil n’est pas le dernier mot. Un édit, un jour, d’un roi nommé Cyrus, permettra le retour. Comme si, au fond de la fournaise, au cœur même du châtiment, une semence improbable avait été préservée. Mais pour l’instant, il n’y a plus que les corbeaux qui volent au-dessus des pierres noircies, et le vent du désert qui siffle librement dans les rues de Jérusalem, portant l’odeur de la cendre et du ciel vide.

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