Le vent d’est apportait avec lui une odeur de bois résineux et de métal chauffé. Cela venait du quartier des artisans, derrière la porte de la Vallée. Jérémie, les pieds poussiéreux, s’était arrêté à l’ombre d’un mur de pierre, écoutant le concert familier des marteaux et des scies. Ce n’était pas la curiosité qui l’y avait conduit, mais une pesanteur au crein de l’âme, une nécessité de voir de ses yeux ce dont l’Éternel lui parlait dans le silence de son cœur.
Il s’approcha, sans se cacher. L’atelier était grand ouvert. Un homme, le torse luisant de sueur, étreignait un tronc de cyprès, guidant la scie longue et souple de son compagnon. La sciure blonde volait comme une pluie dorée. Plus loin, un vieil homme aux yeux plissés par la concentration incisait délicatement un morceau de cèdre avec un burin. Les copeaux s’enroulaient sur le sol de terre battue. C’était un travail habile, patient. Jérémie se souvint, un pincement au cœur, de son père, le prêtre Hilqiyahou, travaillant le bois de l’arche sainte. Les gestes étaient les mêmes. Seul l’objet diffèrait, et cette différence était un abîme.
« Il le façonne avec le ciseau, avec le crayon », murmura-t-il, les paroles de la vision se mêlant au crissement du bois. « Il le trace avec le compas. » L’artisan se recula, inspectant la forme commençante. C’était une silhouette humaine, grossière encore, mais déjà reconnaissable. Les bras étaient raides, le visage un ovale lisse attendant ses traits. L’homme essuya son front du revers de la main et s’approcha d’un sac de clous et de plaques de métal.
Jérémie le vit ensuite clouer des feuilles d’argent battu sur le cèdre, puis souder des appliques d’or fin. L’idole naissante se mit à luire sous le soleil oblique de l’après-midi, aveuglante. Elle était splendide, d’une splendeur froide et muette. « De l’argent étalé au marteau, de Tarsis on l’apporte, et de l’or d’Ophir. » Le prophète sentit une nausée lui monter à la gorge. Cette beauté était un leurre, un masque de lumière sur une réalité de néant.
Un apprenti passa, traînant une lourde corde de chanvre. « Pour la fixer, maître ? demanda-t-il.
— Oui. Cloue des anneaux au dos. Il ne faut pas qu’elle tombe. Elle doit être dressée, droite. Comme un roi. »
*Comme un roi.* La phrase résonna amèrement. Ils la fixaient avec des clous et des cordes pour qu’elle tienne debout. Elle ne pouvait marcher. Il fallait la porter. Son esprit s’envola vers le Temple, vers le Saint des saints où résidait, invisible, insaisissable, la présence de Celui qui n’avait besoin ni de clous ni de cordes pour être. Celui que les cieux des cieux ne peuvent contenir.
Le soir tombait. Les artisans commençaient à ranger leurs outils. L’idole, achevée, trônait au centre de l’atelier, figée dans une majesté de pacotille. Un homme riche, vêtu d’une tunique de lin fin, était venu l’examiner. Il marcha autour, hocha la tête avec satisfaction, paya une bourse qui sonna lourdement. « Elle sera installée demain dans la niche de ma cour, dit-il. Nous l’habillerons de pourpre et de byssus.
— Elle vous protégera, affirma l’artisan en essuyant ses mains graisseuses sur un chiffon.
— Bien sûr. Regardez-la. Elle a une puissance. »
Jérémie, dans l’ombre, ferma les yeux. La parole de l’Éternel brûlait comme un charbon sur ses lèvres. *Ils sont tous ensemble stupides et fous.* Stupides, car l’homme avait pris un morceau de bois, l’avait travaillé avec son intelligence et sa force, et s’inclinait maintenant devant le fruit de ses propres mains. Fou, car il invoquait pour sa protection un objet qui ne pouvait même pas tenir debout sans qu’on le cloue.
Le riche client était parti. Les artisans s’attablèrent pour partager du pain et des olives, riant des plaisanteries de la journée. L’idole, dans son coin, recevait les dernières lueurs du couchant. Son or rougeoyait. Elle semblait presque vivante. Mais une mouche se posa sur son œil d’argent, y traça un chemin indifférent, et repartit. Elle ne broncha pas.
Jérémie quitta l’ombre et rentra dans la ville. La nuit était chaude, étoilée. Levant les yeux, il vit la voûte infinie, noire et constellée. Ces lumières-là, personne ne les avait clouées. Elles dansaient selon une loi ancienne, impérieuse et douce. Une paix terrible l’envahit, mêlée d’une immense tristesse.
Il arriva chez lui. La lampe à huile grésillait faiblement. Il s’assit, prit le stylet et le rouleau. Les mots jaillirent, non comme une foudre, mais comme un long gémissement tissé de vérité. Il décrivit le cyprès abattu dans la forêt, le travail de l’artisan, l’idole habillée de pourpre, fixée pour ne pas tomber. « Elle est comme un épouvantail dans un champ de concombres, griffonna-t-il, l’encre noire absorbant sa colère et sa pitié. Elle ne parle pas ; il faut la porter, car elle ne peut marcher. Ne les craignez pas : ils ne font aucun mal, et aussi le pouvoir de faire du bien n’est pas en eux. »
Puis sa plume s’envola vers l’incomparable. Il ne décrivit pas un artisan, mais le Créateur. Non pas un bois taillé, mais les collines éternelles, la terre fondue sous sa puissance, les vents qu’il tire de ses trésors. « Nul n’est semblable à toi, ô Éternel, tu es grand, et ton nom est grand par ta puissance. » La comparaison était écrasante, presque cruelle dans son évidence. Elle laissait sans voix, sans recours. Tout l’art de l’homme, toute sa dévotion mal placée, n’était que du vent devant le souffle du Vivant.
Il posa le stylet. La mèche de la lampe baissait, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Au-dehors, Jérusalem dormait, confiante peut-être en ses idoles clouées, en ses alliances politiques, en la solidité apparente de ses murailles. Il écouta le silence de la nuit, un silence peuplé par la présence de Celui qui a fait la terre par sa puissance, qui a fondé le monde par sa sagesse, et qui, par son intelligence, a déployé les cieux.
Un frisson le parcourut, qui n’était pas de froid. C’était le vertige de la grandeur divine, et le poids de la solitude du prophète qui voit ce que les autres refusent de voir. Il roula le manuscrit, le serra contre lui. Demain, il irait au parvis du Temple. Il dirait ces choses. On rirait, on hausserait les épaules, on le traiterait de trouble-fête. Peut-être même l’artisan du quartier de la Vallée serait-il dans la foule, mécontent qu’on méprise ainsi son travail si propre, si brillant.
Mais il le dirait quand même. Car la parole était en lui comme un feu, et il devait la laisser brûler, jusqu’à la fin.




