Bible Sacrée

Le Choix de Daniel à Babylone

Le soleil de midi cognait sur les murailles de Jérusalem, et une poussière âcre, mêlée de cendres, tourbillonnait dans les ruelles étroites. Daniel sentait cette poussière coller à sa peau, mêlée à la sueur froide qui le glaçait malgré la chaleur. Debout parmi d’autres adolescents de sang noble, les bras liés par des cordes de chanvre rude, il regardait sans le voir le dallage disjoint de la cour du palais. Le bruit était une masse étouffante : cliquetis des armes babyloniennes, cris brefs des officiers, sanglots étouffés des femmes restées à l’écart. Une odeur de bois brûlé, tenace, imprégnait tout.

Le voyage vers le nord avait été une longue marche dans la poussière, ponctuée par le grognement des chariots et le pas lourd des soldats. Daniel marchait les yeux rivés sur la nuque du garçon devant lui, Hanania, dont il connaissait chaque mèche de cheveux noirs. Ils ne parlaient pas. Les mots s’étaient taris quelque part entre la brèche dans la muraille et la colonne de fumée noire qui montait du Temple. Maintenant, ils étaient là, dans la cour du palais de Nebucadnetsor, à Babylone. La ville sentait l’argile humide, le bitume chaud et une étrange fleur sucrée qui donnait la nausée.

L’homme qui s’avança vers eux portait une tunique de lin fin bordée d’un galon bleu. Ashpenaz, chef des eunuques. Son visage était lisse, impénétrable, mais ses yeux, d’un gris pâle, parcouraient le groupe avec une acuité qui tranchait avec l’air las de son corps. Il ne voyait pas des prisonniers, Daniel le comprit aussitôt. Il inspectait du matériel.

« Vous êtes ici pour apprendre, » dit Ashpenaz d’une voix neutre, sans intonation. « La langue des Chaldéens, leur littérature, leur science. Vous servirez à la cour. Vous mangerez la nourissance du roi, vous boirez son vin. Dans trois ans, vous vous tiendrez devant lui. »

On les conduisit dans un quartier du palais aéré, aux murs couverts de carreaux de faïence bleue et jaune représentant des lions et des dragons. Les lits étaient moelleux, les bassines pour l’eau propres. C’était une cage, mais dorée. Daniel toucha du doigt la surface lisse d’une tablette d’argile vierge posée sur une table. La tentation était là, insidieuse. Oublier. Se noyer dans cette nouvelle sagesse, dans cette opulence offerte. Devenir un autre.

Le premier soir, on leur servit le repas. Des plats d’argent supportaient des viandes grasses, marinées dans des sauces au miel et aux épices inconnues. Du vin couleur de rubis, épicé, lourd, remplissait des coupes en métal ciselé. L’odeur était riche, enveloppante. Elle parlait de puissance, d’appartenance.

Daniel regarda Hanania, puis Mishael, puis Azaria. Leurs visages étaient tendus. Manger cette nourriture, boire ce vin… c’était plus qu’une question de coutume. C’était un acte. Le premier d’une longue série. Accepter la substance du roi, c’était accepter sa volonté, se laisser modeler par lui, corps et esprit. C’était renier, dans le silence intime de ses propres entrailles, le Dieu qui les avait laissés être déportés. C’était dire que Sa providence s’arrêtait aux portes de Babylone.

« Je ne peux pas, » murmura Daniel. Sa voix était rauque, à peine audible.

Hanania ferma les yeux un instant. « Ils nous tueront. Ou pire, ils nous renverront dans les geôles. »

Daniel se leva. Ses jambes tremblaient un peu. Il se dirigea vers le garde posté à l’entrée de leurs appartements, un géant au visage balafré. « Je demande à parler à Ashpenaz. S’il te plaît. »

Le garde le dévisagea avec mépris, mais partit. Ashpenaz arriva, l’air légèrement agacé. « Tu as faim ? Le repas ne te convient pas ? »

Daniel respira un grand coup. Il avait préparé des phrases, des arguments. Tout s’envola. Il parla du cœur. « Mon seigneur Ashpenaz, je t’en prie. Mets tes serviteurs à l’épreuve pendant dix jours. Qu’on nous donne des légumes à manger et de l’eau à boire. Ensuite, regarde-nous. Compare notre mine à celle des jeunes gens qui mangent les mets du roi. Et puis, tu agiras envers tes serviteurs selon ce que tu auras vu. »

Il y eut un long silence. Ashpenaz étudia le visage de Daniel. Il y chercha la rébellion, la folie religieuse, l’arrogance. Il ne vit qu’une détermination calme, presque triste. Et peut-être aussi une lueur d’intelligence qui valait la peine d’être préservée. Ashpenaz avait un métier : façonner des outils utiles pour le roi. Un outil brisé par l’entêtement ne servait à rien. Un outil apaisé dans ses convictions pouvait peut-être mieux fonctionner.

« Tu me demandes de risquer ma tête, » dit enfin Ashpenaz, d’une voix basse. « Si votre mine est défaite, le roi verra que je ne vous ai pas nourris convenablement. »

Daniel ne baissa pas les yeux. « Dieu a permis que nous tombions entre tes mains. Il peut aussi faire que nous prospérions sous ton regard. Donne-nous cette chance. »

Le lendemain, au lieu des plats royaux, un serviteur apporta un plateau de bois simple. Dessus, des lentilles cuites, des concombres, des oignons, et une cruche d’eau fraîche. La nourriture était fade, terreuse. Elle n’enivrait pas. Elle nourrissait.

Les jours passèrent. Daniel et ses amis étudiaient. Les caractères cunéiformes dansaient d’abord devant leurs yeux, puis se firent sens. Ils apprenaient la astronomie des Chaldéens, leurs listes de rois, leurs mythes de création dans le chaos des eaux primordiales. C’était un monde sans YHWH, un monde peuplé de dieux capricieux et de destins écrits dans les étoiles. Ils plongeaient dans cette science comme on plonge dans un fleuve étranger, sans y boire.

Leur force, étrangement, ne faiblissait pas. Au contraire. Le visage de Daniel perdit cette pâleur cireuse des premiers jours de marche. Ses yeux restaient clairs. Hanania, toujours robuste, semblait même plus alerte, moins alourdi par les digestions difficiles. Ils parlaient peu de leur régime. C’était un pacte silencieux, un petit espace de liberté dans la grande machine babylonienne.

Au matin du dixième jour, Ashpenaz vint lui-même. Il fit aligner les jeunes hébreux avec les autres, ceux qui s’étaient nourris des richesses de la table du roi. Il marcha le long de la rangée, lentement. Son regard expert glissait sur la peau, les muscles, l’éclat du regard, la fermeté de la posture. Les autres jeunes gens étaient bien portants, certains même un peu empâtés déjà par la nourriture riche. Mais leurs yeux avaient une sorte de voile, une satisfaction passive.

Quand il s’arrêta devant Daniel, Hanania, Mishael et Azaria, il resta immobile un long moment. Il n’y avait pas de miracle flamboyant. Aucune auréole. Juste une santé franche, une vivacité dans le regard, une présence qui semblait plus ancrée, plus réelle. La maigreur initiale avait cédé la place à une solidité sobre. Ils rayonnaient d’une force qui ne venait pas des cuisines royales.

Ashpenaz hocha la tête, presque imperceptiblement. « Qu’on continue comme cela, » dit-il simplement au serviteur qui l’accompagnait.

Les mois devinrent des années. Daniel et ses amis burent leur eau, mangèrent leurs légumes, et étudièrent. La connaissance babylonienne, ils la tinrent à distance, comme un outil qu’on examine sans se laisser posséder par lui. Et Dieu, dans le silence de leur chambre, leur donna accès à autre chose. Une compréhension qui n’était pas seulement de l’intellect, mais du cœur. Une sagesse des commencements et des fins, qui se glissait entre les lignes des textes sacrés de leur peuple qu’ils murmuraient au creux de l’oreille.

Au terme des trois années, Ashpenaz les présenta, avec tous les autres, devant le roi Nebucadnetsor. Le trône était une masse d’or et d’ivoire. Le roi, chargé de bijoux, le visage durci par le pouvoir, les interrogea lui-même sur toute sagesse et toute science. Il posa des questions sur les présages, sur les cycles des planètes, sur les histoires des anciens rois.

Les réponses des jeunes gens nourris au vin et aux viandes grasses étaient correctes, apprises, impeccables. Elles sonnaient comme des récitations.

Puis vint le tour de Daniel, de Hanania, de Mishael et d’Azaria. Quand ils parlèrent, ce ne fut pas plus fort. Mais leurs paroles semblaient porter en elles une lumière plus ancienne, une profondeur qui dépassait les mots. Ils expliquaient les rêves par les symboles des prophètes oubliés, reliaient les étoiles non à un destin fixe, mais au souffle du Créateur qui compte le nombre des étoiles et leur donne à toutes un nom. Leur science encyclopédique était traversée par une intuition vive, un discernement qui voyait les liens invisibles.

Le roi, qui s’ennuyait souvent lors de ces audiences, se pencha en avant. Son regard, habituellement vitreux, s’anima. Il fit poser d’autres questions, plus ardues, tirant des arcanes de la magie ou des comptes complexes d’architecture. Les réponses vinrent, non avec la rapidité sèche d’un scribe, mais avec la clarté paisible d’un fleuve qui connaît son cours.

À la fin, Nebucadnetsar se tourna vers Ashpenaz, puis vers ses conseillers. Il désigna les quatre jeunes hébreux.

« Parmi tous ceux qui se tiennent ici, » dit la voix qui faisait trembler les nations, « ceux-ci sont sans comparaison. »

Daniel baissa les yeux, non par fausse humilité, mais parce qu’à cet instant, il revoyait la poussière de Jérusalem, la corde rude à ses poignets, et le plateau de bois avec ses lentilles. Il n’avait rien fait d’extraordinaire. Il avait juste refusé, dans le secret de son être, de laisser un autre que Dieu le nourrir. Et dans ce refus têtu, presque dérisoire, une porte s’était entrouverte. Une porte par où avait soufflé, dans le palais du plus grand roi de la terre, le vent ténu et persistant du désert, et la silencieuse fidélité du Dieu d’Israël.

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