Bible Sacrée

La Vision Scellée de Daniel

Le vieil homme sentait le poids des années comme un manteau de plomb sur ses épaules courbées. Daniel, le déporté, l’interprète des songes, vivait désormais dans le silence relatif de Suse, dans l’ombre du palais. Les grandes visions du passé – les bêtes monstrueuses, les statues aux pieds d’argile – semblaient appartenir à un autre homme, à un monde plus jeune, plus net. Maintenant, le monde était voilé, comme à travers une toile usée.

Ce jour-là, une lassitude particulière l’avait saisi. L’air était immobile, chargé d’une chaleur poussiéreuse qui alourdissait la pensée. Il était assis près de l’ouverture donnant sur le jardin du palais, les vieilles mains posées sur ses genoux, le regard perdu dans les reflets mouvants du soleil sur les feuilles d’un palmier. Et c’est alors que la lumière changea. Ce ne fut pas un éclair, mais un épaississement soudain de la clarté, comme si l’air même se solidifiait en cristal brûlant. Il ferma les yeux un instant, le cœur cognant sourdement contre ses côtes. Quand il les rouvrit, il n’était plus tout à fait dans sa chambre.

Il se tenait au bord d’un fleuve. Pas l’Ulai de ses visions précédentes, non. Celui-ci était plus large, plus puissant, d’un bleu sombre et froid qui semblait absorber la lumière. Et sur ses rives, de part et d’autre, se tenaient des figures. À sa droite, un homme – ou plutôt une présence – vêtu de lin, dont le visage avait la dureté et l’éclat froids du bronze poli. À sa gauche, un autre, semblable, mais dont les yeux brûlaient d’une intelligence si vive qu’elle en était douloureuse. Daniel sentit ses jambes flageoler. Il n’y avait pas de son, pas de vent. Juste le grondement sourd et lointain des eaux.

L’homme aux yeux de flamme parla, et sa voix n’était pas un son, mais une vibration dans la poitrine de Daniel, une résonance qui fit trembler ses os.
« Jusqu’à quand ? » demanda la voix, sans s’adresser à personne en particulier. « Jusqu’à quand ces choses terribles ? La fin de l’oppression, la fin de l’abomination qui dévaste ? »

Daniel, la bouche sèche, voulut tourner la tête, mais son cou était raide, paralysé par une crainte révérencielle. Il vit alors l’être vêtu de lin, celui qui se tenait au-dessus des eaux opaques du fleuve. Il leva les deux mains vers le ciel, un geste lent, d’une solennité accablante. Et Daniel comprit, sans savoir comment, qu’il s’adressait à Celui dont le trône est au-delà des étoiles, à Celui qui tient les temps dans le creux de sa main.

La voix qui répondit ne venait de nulle part et de partout à la fois. Elle enveloppa la scène, le vieillard, le fleuve, les êtres de lumière.
« Un temps, des temps, et la moitié d’un temps. »
Les mots tombèrent comme des pierres dans le silence. Une mesure, énigmatique, ferme. Daniel en saisit le contour, mais pas le sens plein. C’était une durée, une limite posée par l’éternité même à la folie des hommes.

Puis l’homme de lin parla, se tournant à présent vers Daniel. Son regard, bien que bienveillant, perçait l’âme.
« Toi, Daniel, tiens secrètes ces paroles. Scelle le livre de la vision jusqu’au temps de la fin. Beaucoup courront çà et là, et la connaissance augmentera. »

Une main, réelle cette fois, se posa sur l’épaule du vieillard. C’était un contact lourd, chaleureux, humain presque. Daniel baissa les yeux et vit ses propres mains, ridées, tachées par l’âge, posées sur le parchemin rugueux de ses propres écrits. Il était de retour dans sa chambre. La lumière du soir, douce et orangée, coulait maintenant par la fenêtre. La sueur glacée de son front lui mouillait les tempes.

Il leva les yeux. Deux autres personnages se tenaient là, debout sur la berge du même fleuve de vision, mais leur présence était comme un écho dans sa propre pièce.
« Mon seigneur, murmura Daniel, la voix rouillée par l’émotion. Quelle sera l’issue de tout cela ? Qu’adviendra-t-il après ces temps de détresse ? »

L’être, celui qui ressemblait à un homme, lui fit face. Il ne souriait pas, mais une paix immense émanait de lui, une paix qui contrastait violemment avec l’angoisse qui tordait les entrailles du prophète.
« Va, Daniel, car ces paroles sont tenues secrètes et scellées jusqu’au temps fixé. Beaucoup seront purifiés, blanchis, éprouvés. Les méchants persisteront dans leur méchanceté, sans rien y comprendre. Mais les clairvoyants comprendront. »

Daniel serra les paupières, essayant de graver chaque mot dans sa mémoire défaillante. Il y avait une promesse là-dedans, une promesse terrible et belle. Une purification par le feu de l’épreuve. Une compréhension réservée à ceux qui ont le cœur tourné vers la lumière, même dans les ténèbres.
« Et après ? insista-t-il, comme un enfant qui réclame la fin de l’histoire. Après l’épreuve ? »

L’être le regarda longuement, et dans ses yeux, Daniel crut voir défiler des montagnes qui s’effondraient, des étoiles qui naissaient et mouraient, et un jardin fermé depuis l’aube du monde.
« À partir du moment où sera abolie l’offrande perpétuelle, et où sera dressée l’abomination du dévastateur, il y aura mille deux cent quatre-vingt-dix jours. Heureux celui qui attend et qui parvient jusqu’à mille trois cent trente-cinq jours. »

Des chiffres. Des jours. Daniel sentit son esprit de vieil administrateur tenter de calculer, de convertir, mais il abandonna. Ce n’était pas une équation à résoudre, c’était un appel à la patience, à la persévérance au-delà même de la persévérance. Un bonheur étrange, suspendu à quelques jours de plus. Un mystère dans le mystère.

« Pour toi, Daniel, reprit la voix, devenue soudain douce comme une brise de fin de soirée. Va vers ton repos. Tu te relèveras pour ton héritage à la fin des jours. »

Les mots résonnèrent dans le silence de la chambre. *Ton repos*. Il y avait une tendresse infinie dans cette formulation. Une permission de lâcher prise, de laisser le fardeau de la vision, le poids de l’attente. Daniel sentit une grande fatigue l’envahir, non plus la lassitude du vieil homme, mais l’épuisement du témoin qui a vu l’invisible.

La vision se dissipa comme la buée sur une pierre au soleil. Il était seul. L’odeur de la poussière et de l’encens éteint lui revint aux narines. Le contour familier des objets – son lit, son tabouret, le coffre de bois – reprit sa place. Mais rien n’était plus comme avant. Les ombres portées par la lampe à huile semblaient plus longues, plus profondes. L’air avait un goût différent, un goût d’attente.

Il se leva, les articulations douloureuses. Il marcha jusqu’à la tablette où ses rouleaux étaient entreposés. Il prit celui où il consignait les visions. Ses doigts tremblaient légèrement en déroulant le cuir. Il lut ses propres mots, ceux des chapitres précédents, les descriptions des empires, des rois arrogants, des conflits. Puis il trempa son calame dans l’encre noire. Il hésita un long moment, regardant par la fenêtre la première étoile qui s’allumait dans le ciel violacé.

Il écrivit, d’une écriture moins ferme qu’autrefois, mais appliquée. Il écrivit sur le temps, les temps, et la moitié d’un temps. Sur l’abomination dévastatrice. Sur les mille deux cent quatre-vingt-dix jours. Sur le bonheur de ceux qui tiendraient jusqu’à mille trois cent trente-cinq. Il écrivit la promesse du repos et du relèvement. Puis, posant le calame, il laissa l’encre sécher.

Il ne scella pas le rouleau. Pas physiquement. Mais en son esprit, il l’enveloppa d’un silence sacré. Ces mots n’étaient pas pour aujourd’hui. Ils étaient une semence jetée dans le sol profond du temps, qui germerait bien après que sa poussière aurait rejoint la poussière. Il y avait une douce mélancolie à cela, et aussi une paix profonde.

Le vieux prophète souffla doucement sur l’encre pour la sécher, un geste humble, terrien. Dehors, la nuit était complètement tombée. Quelque part, dans l’immensité silencieuse, les étoiles poursuivaient leur course. Et Daniel, le déporté, l’homme des visions, se préparait pour son repos. Un repos temporaire, dans l’attente d’un réveil dont seul l’Aube des aubes connaissait l’heure.

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