La poussière dansait dans les rayons du soleil couchant lorsque Adam sentit pour la dernière fois l’odeur de la terre humide après la pluie. Ses mains, marquées par neuf cent trente années de labeur, se refermèrent faiblement sur une poignée de glaise. Il se souvint alors du premier souffle, de cette expansion divine dans ses poumons qui avait fait de lui un être vivant. Le jardin d’Éden lui apparut une dernière fois, non comme un souvenir lointain, mais comme une présence tangible qui effleura son front avant de disparaître.
Seth naquit cent trente ans après la mort d’Abel, alors qu’Adam portait encore dans ses yeux la douleur de ce premier deuil. L’enfant avait le même regard grave que son père, cette manière particulière de scruter l’horizon comme s’il cherchait quelque chose au-delà des collines. À h cent cinq ans, Seth engendra Énosh. Ce fut pendant la saison des pluies, alors que les premières gouttes creusaient des rigoles dans la terre rouge. Énosh grandit en observant son père offrir des sacrifices au bord des rivières, là où les pierres étaient assez plates pour construire des autels.
Les générations se succédèrent, chacune ajoutant sa pierre à l’édifice du temps. Kénan naquit alors que les hommes commençaient à invoquer le nom de l’Éternel, non plus seulement dans la solitude des montagnes, mais aussi au seuil de leurs demeures. Mahalaleel vint au monde pendant la saison des amandiers en fleurs, et son premier cri se mêla au bourdonnement des abeilles butinant les premières fleurs.
Jéred vécut cent soixante-deux ans avant de tenir dans ses bras Hénoc. Ce dernier était différent des autres enfants. Dès son plus jeune âge, il regardait les étoiles non avec curiosité, mais avec une forme de reconnaissance, comme s’il retrouvait d’anciennes connaissances. Hénoc marchait avec Dieu. Cette expression ne signifiait pas qu’il était constamment en prière, mais que chaque geste, chaque parole, chaque silence était imprégné de la présence divine. Quand il labourait son champ, la terre semblait bénie sous ses pas. Quand il parlait aux bergers, ses paroles portaient une sagesse qui dépassait les années.
À soixante-cinq ans, Hénoc eut un fils qu’il nomma Metuschélah. L’enfant naquit pendant un orage particulièrement violent, alors que les éclairs déchiraient le ciel depuis trois jours. Les anciens du village dirent que c’était un mauvais présage, mais Hénoc sourit et déclara : « La colère de Dieu précède souvent sa miséricorde. »
Puis vint le jour où Hénoc disparut. Ce n’était pas une mort comme les autres. Il marchait depuis l’aube sur le sentier qui menait aux collines, comme il en avait l’habitude. Des bergers le virent s’éloigner, sa silhouette se découpant contre le ciel pâle du matin. Un vent étrange se leva, chargé du parfum des fleurs qui ne poussaient nulle part ailleurs. Quand les berges arrivèrent à l’endroit où ils l’avaient vu pour la dernière fois, il n’y avait que ses empreintes dans la rosée, qui s’arrêtaient brusquement au milieu du chemin.
Metuschélah devint le dépositaire de cette étrange héritage. Il vécut plus longtemps que tous les autres, devenant peu à peu la mémoire vivante de l’humanité. Dans sa nine cent soixante-neuvième année, alors que ses mains tremblaient légèrement et que sa voix n’était plus qu’un murmure, il racontait encore comment son père lui avait appris à discerner la voix de Dieu dans le bruissement des feuilles.
Lémec naquit alors que Metuschélah était déjà un vieillard vénérable dont la barbe blanche descendait jusqu’à sa ceinture. Lémec eut un fils qu’il nomma Noé, en disant : « Celui-ci nous consolera de notre travail et de la peine qu’apportent à nos mains cette terre que l’Éternel a maudite. » Personne ne comprit alors pleinement la portée de ces paroles.
Les années continuaient leur cours implacable. Metuschélah s’éteignit finalement, non pas dans la souffrance, mais comme une flamme qui s’épuise doucement. L’année de sa mort, les pluies commencèrent à tomber avec une persistance inhabituelle. Noé, déjà âgé de six cents ans, regardait l’eau ruisseler sur les rochers et se souvenait des histoires que son arrière-grand-père lui racontait sur Hénoc et sa marche avec Dieu.
Dans le silence qui suivit la disparition de Metuschélah, Noé commença à entendre une voix qui lui parlait dans le secret de son cœur. Elle lui donnait des instructions précises pour construire une arche, des dimensions exactes, le bois à utiliser. Et Noé se mit au travail, tandis que le ciel s’assombrissait peu à peu, porteur d’un déluge qui effacerait la mémoire de ces générations, mais pas leur héritage.




