Le troisième mois après leur sortie d’Égypte, les fils d’Israël arrivèrent dans le désert du Sinaï. Ils avaient levé le camp de Rephidim et cheminé sous un ciel de cuivre, entre des parois rocheuses qui semblaient les regarder passer avec indifférence. La poussière collait à leurs pieds meurtris, et l’air sec brûlait leurs gorges. Ce n’était plus la terre humide du delta, ni les champs verts qu’ils avaient parfois traversés. Ici, le monde était minéral, silencieux, comme en suspens.
Moïse gravit la montagne, lentement, sans hâte. La pente était raide, semée de cailloux qui roulaient sous ses sandales. Il savait qu’il devait monter vers le Seigneur, comme Il le lui avait ordonné. À mi-hauteur, il s’arrêta un instant, le souffle court, et regarda en bas. Le camp s’étalait dans la vallée, une mer de tentes pâles, de feux naissants, de bêtes et d’hommes minuscules. Une étrange émotion l’étreignit : ce peuple, si lourd à porter, si prompt à murmurer, était pourtant celui que Dieu avait choisi.
Quand il atteignit le sommet, une présence se fit sentir, non pas comme un vent ou une voix, mais comme un poids dans l’air, une densité du silence. Alors, Dieu parla. Les mots ne résonnèrent pas, ils s’imprimèrent en lui, comme gravés dans la pierre.
« Tu parleras ainsi à la maison de Jacob, et tu diras aux fils d’Israël : Vous avez vu vous-mêmes ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés sur des ailes d’aigle et vous ai fait venir vers moi. »
Moïse ferma les yeux. Il revit la mer fendue, les chars submergés, la colonne de feu. Des ailes d’aigle… l’image était juste. Ils avaient été arrachés, emportés, secourus sans mérite.
« Maintenant, si vous écoutez ma voix et si vous gardez mon alliance, vous serez mon trésor personnel parmi tous les peuples, car toute la terre est à moi. Vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte. »
Ces mots résonnèrent longtemps en lui. Un royaume de prêtres… une nation sainte. Pas seulement un peuple, mais un peuple consacré, mis à part. Il redescendit, la tête pleine de cette promesse immense.
En bas, il rassembla les anciens. Il leur répéta les paroles du Seigneur, sans en omettre une seule. Il vit leurs visages se tendre, leurs yeux s’agrandir. Ils comprenaient, et cette compréhension les dépassait.
« Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons ! » répondirent-ils d’une seule voix, avec une ferveur qui ébranla Moïse. Il les regarda, ces hommes marqués par l’esclavage et l’errance, et il crut un instant à la sainteté possible.
Il remonta vers le Seigneur, rapportant leur réponse. La montagne semblait plus haute cette fois, le soleil plus dur. Et de nouveau, la présence se manifesta, non dans le tonnerre, mais dans une intimité terrible.
« Je vais venir vers toi dans une nuée épaisse, dit la voix intérieure, afin que le peuple entende quand je parlerai avec toi, et qu’il te fasse confiance pour toujours. »
Puis vint l’ordre de sanctification. Trois jours de préparation. Des limites à fixer autour de la montagne. Des avertissements solennels : « Gardez-vous de monter sur la montagne, ou même d’en toucher le bord. Quiconque touchera la montagne sera mis à mort. »
Moïse redescendit vers le peuple, sentant le poids de ces instructions. Il les sanctifia, les fit se laver, leur ordonna de se tenir prêts pour le troisième jour. Il fit dresser des bornes, tracer une frontière invisible entre le sacré et le profane. Le camp devint un lieu de recueillement. On chuchotait. On évitait de rire. Les regards se tournaient souvent vers la montagne, silencieuse et menaçante.
Le troisième jour arriva, avec l’aube. Un lourd silence régnait. Puis, vers le matin, des tonnerres éclatèrent, et des éclairs zébrèrent le ciel encore sombre. Une nuée dense enveloppa le sommet, et un son de cor, très fort, se fit entendre. Tout le peuple dans le camp trembla. Moïse les fit sortir du camp à la rencontre de Dieu, et ils se tinrent au pied de la montagne.
Le mont Sinaï était entièrement enfumé, parce que l’Éternel y était descendu dans le feu. La fumée montait comme d’une fournaise, et toute la montagne tremblait violemment. Le son du cor allait en augmentant, terriblement. Moïse parla, et Dieu lui répondit par la voix du tonnerre.
Alors l’Éternel appela Moïse au sommet de la montagne. Et Moïse y monta.
Le peuple, en bas, restait prosterné, le visage contre terre. Certains osaient à peine respirer. Les enfants se blottissaient contre leurs mères. Les hommes, qui avaient juré de faire tout ce que Dieu dirait, mesuraient maintenant l’effrayante majesté de Celui à qui ils avaient promis obéissance. La sainteté n’était pas une douce consécration, mais un feu dévorant. La présence n’était pas une caresse, mais un tremblement.
Moïse, lui, marchait dans la fumée, aveuglé, étouffé, mais guidé par une voix qu’il était le seul à entendre. Il avançait vers le cœur du mystère, porteur d’une alliance qui commençait dans la crainte, et qui devait, un jour, peut-être, conduire à l’amour.



