Bible Sacrée

La Révolte de Koré

Le sable brûlant du désert collait aux lèvres des enfants d’Israël. Sous la tente de la Rencontre, une ombre lourde planait, chargée des murmures qui couraient de foyer en foyer depuis le matin. Koré, fils de Kehath, de la lignée même de Lévi, s’était levé avec l’aube, rassemblant autour de lui deux cent cinquante hommes, des princes du peuple, des notables connus de toutes les tribus. Ils se tenaient là, droits, le regard en défi, devant l’entrée de la tente que Moïse et Aaron venaient de quitter après l’offrande du matin.

— C’en est assez ! lança Koré, la voix claire et forte, portée par la brise sèche. Vous vous élevez au-dessus de l’assemblée de l’Éternel. Toute la communauté, tous sont saints, et l’Éternel est au milieu d’eux. Pourquoi donc vous placez-vous au-dessus du peuple de l’Éternel ?

Moïse, le visage buriné par le soleil et les épreuves, se laissa tomber à genoux, non par faiblesse, mais comme un homme qui pèse chaque parole dans le silence de son cœur avant de répondre. Il releva lentement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux, ardents, de Koré.

— Écoutez-moi, fils de Lévi, dit-il d’une voix basse, usée. Est-ce trop peu pour vous que le Dieu d’Israël vous ait mis à part pour le service de sa demeure, pour que vous soyez debout devant la communauté, pour la servir ? Il t’a fait approcher, toi et tous tes frères les Lévites, et vous désirez aussi la sacrificature ? C’est contre l’Éternel que tu t’assembles, toi et tous ceux qui sont avec toi. Car, qui est Aaron, pour que vous murmuriez contre lui ?

Un frisson parcourut l’assistance. Les regards se firent plus durs. Dathan et Abiram, fils d’Éliab, qui s’étaient joints à la révolte, refusèrent même de répondre à l’appel de Moïse. Ils restèrent à l’écart, près de leurs tentes, les bras croisés.

— Nous ne monterons pas ! crièrent-ils depuis l’autre bout du camp. N’est-ce pas assez de nous avoir fait quitter un pays ruisselant de lait et de miel pour nous faire mourir dans ce désert ? Et en plus, tu voudrais dominer sur nous ? Tu ne nous as pas conduits dans un pays fertile, tu ne nous as pas donné en héritage des champs et des vignes. Vas-tu maintenant crever les yeux de ces hommes ? Nous ne monterons pas !

Moïse sentit une colère froide monter en lui, mêlée à une immense tristesse. Il se tourna vers l’Éternel, intérieurement, comme il le faisait depuis quarante ans. Puis il se redressa.

— Demain matin, dit-il à Koré et à toute son assemblée, l’Éternel fera connaître celui qui est à lui, et qui est saint, et qu’il fera approcher de lui. Prenez des brasiers, vous et tous tes partisans, mettez-y du feu et déposez-y du parfum devant l’Éternel. Et l’homme que l’Éternel choisira, c’est celui-là qui sera saint.

Le lendemain, au petit jour, une foule immense se pressait autour du Tabernacle. Les deux cent cinquante hommes, des encensoirs de bronze à la main, se tenaient à l’entrée, le visage ferme. Koré se plaça au centre, superbe, entouré de Dathan et Abiram. Moïse et Aaron sortirent de la tente, vêtus de leurs habits simples, sans ornement ce jour-là.

Soudain, la gloire de l’Éternel apparut sur la tente, visible à tous, comme une nuée éclatante qui forçait les yeux à se baisser. Une voix sortit de la nuée, s’adressant à Moïse et Aaron :

— Séparez-vous du milieu de cette assemblée, et je les consumerai en un instant.

Moïse, le cœur serré, tomba face contre terre.

— Ô Dieu, Dieu de l’esprit de toute chair, un seul homme a péché, et tu t’irriterais contre toute l’assemblée ?

La réponse fut immédiate, comme un souffle brûlant :

— Parle à l’assemblée et dis : Éloignez-vous des tentes de Koré, de Dathan et d’Abiram.

Moïse se releva péniblement et traversa la foule qui s’écartait devant lui, muette de terreur. Il se dirigea vers les tentes des rebelles. Les familles de Koré, Dathan et Abiram étaient rassemblées devant leurs demeures, certains avec un rictus de défi, d’autres avec une peur naissante.

— Éloignez-vous, cria Moïse à la foule, de peur que vous ne soyez emportés avec eux à cause de tous leurs péchés.

Alors, un grondement sourd monta des entrailles de la terre. Le sol se mit à trembler, doucement d’abord, puis avec une violence croissante. Les pierres roulèrent, les piquets de tente se mirent à danser. Et soudain, sous les pieds de Koré, Dathan, Abiram et de leurs familles, la terre s’ouvrit, comme une bouche béante. Un cri déchirant, unique, monta des profondeurs, puis plus rien. La terre se referma sur eux, les engloutissant vivants, avec tout ce qui leur appartenait. Ils descendirent, dit l’Écriture, vivants dans le séjour des morts.

Un silence de plomb tomba sur le camp. Puis, un hurlement de terreur collective s’éleva. La foule se mit à fuir dans tous les sens, craignant d’être engloutie à son tour.

Mais le jugement n’était pas fini. Un feu sortit de la présence de l’Éternel et dévora les deux cent cinquante hommes qui présentaient le parfum. Ils tombèrent, leurs encensoirs de bronze à la main, consumés en un instant.

L’Éternel dit alors à Moïse :

— Ordonne au sacrificateur Éléazar, fils d’Aaron, de ramasser les brasiers du milieu de l’embrasement, car ils sont sanctifiés. Et qu’on les batte en lames pour en revêtir l’autel, en souvenir pour les enfants d’Israël.

Ce qui fut fait. Les encensoirs de bronze, battus en lames, devinrent un revêtement pour l’autel, signe pour les générations à venir qu’aucun étranger, qui n’est pas de la postérité d’Aaron, ne doit s’approcher pour offrir le parfum devant l’Éternel.

Mais le lendemain, toute l’assemblée des enfants d’Israël murmura contre Moïse et Aaron, disant :

— C’est vous qui avez fait périr le peuple de l’Éternel.

La nuée apparut de nouveau, et la voix de l’Éternel tonna :

— Éloignez-vous du milieu de cette assemblée, et je les consumerai en un instant.

Moïse, une fois encore, tomba face contre terre. Aaron, saisi d’une inspiration, prit son encensoir, y mit du feu de l’autel et du parfum, et courut au milieu de l’assemblée. Il se plaça entre les morts et les vivants, offrant le parfum expiatoire. Et le fléau s’arrêta. Mais quatorze mille sept cents personnes avaient déjà péri, frappées par la plaie.

Le soir tombait, teinté de sang et de larmes. Moïse et Aaron restèrent longtemps devant la tente, regardant le soleil disparaître derrière les montagnes. Le désert était silencieux, trop silencieux. Et l’encens, ce soir-là, sentait la cendre et le deuil.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *