Bible Sacrée

Le Testament du Roi David

La chambre sentait le cèdre et la myrrhe, un parfum d’encroûtement sacré qui semblait s’être déposé sur chaque objet au fil des décennies. David, le roi vieilli, gisait sous des couvertures de laine, les mains décharnées posées à plat sur le tissu. Sa respiration était un souffle court, haché, comme si chaque inspiration devait traverser des années de souvenirs et de guerres avant d’atteindre ses poumons.

Près de lui, Salomon, jeune encore, écoutait. Ce n’était pas une conversation ordinaire entre un père et son fils. C’était un testament, un transfert d’âme et de pouvoir, chargé du poids de l’histoire et des promesses divines.

— Sois fort, mon fils, et montre-toi homme, commença David, la voix cassée mais claire. Garde les préceptes de l’Éternel ton Dieu, en marchant dans ses voies.

Il s’arrêta, les yeux fermés un instant, comme pour puiser dans ses dernières forces. Puis il ouvrit les paupières et regarda fixement Salomon.

— Tu sais ce que Joab, fils de Tseruja, m’a fait. Ce qu’il a fait à ces deux chefs de l’armée d’Israël, Abner et Amasa. Il les a tués en temps de paix, comme s’il était encore en guerre. Du sang innocent sur sa ceinture, sur ses sandales. Agis avec sagesse, mais ne laisse pas ses cheveux blancs descendre paisiblement au séjour des morts.

Salomon ne répondit pas. Il observait les veines bleues sur les tempes de son père, les rides profondes qui racontaient tant de nuits d’insomnie et de champs de bataille.

David reprit, plus bas, comme s’il craignait que les murs n’entendent :

— Et les fils de Barzillaï le Galaadite… souviens-toi d’eux. Qu’ils mangent à ta table. Car ils m’ont soutenu quand je fuyais devant Absalom.

Puis vint le nom de Shiméï.

— Celui-là… il m’a maudit, le jour de ma détresse. Il a crié des paroles amères quand je traversais le Jourdain. Mais je lui ai juré par l’Éternel que je ne le ferais pas mourir par l’épée. Toi, tu es sage. Tu sauras quoi faire. Ne le laisse pas impuni.

David se tut enfin. Sa tête retomba sur l’oreiller. Il avait transmis l’essentiel : la loi, la grâce, la justice, la prudence. Tout était dit.

Quelques jours plus tard, Salomon s’assit sur le trône de son père. La cérémonie avait été sobre, presque grave. Le peuple avait acclamé, mais derrière les cris de joie, Salomon percevait les regards calculateurs, les ambitions rentrées, les vieilles rancunes.

Adonija, son frère aîné, vint le trouver peu après. Il semblait humble, presque soumis, mais ses yeux trahissaient une autre intention.

— Tu sais, frère, commença-t-il, le royaume m’appartenait, à moi. Tout Israël s’attendait à ce que je règne. Mais l’Éternel en a décidé autrement. Je ne te demande qu’une chose : permets que Abishag la Sunamite me soit donnée pour femme.

Salomon sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ce n’était pas une simple demande matrimoniale. C’était un geste politique, un rappel des prétentions passées, une provocation déguisée en requête pieuse.

— Pourquoi demandes-tu Abishag ? répondit Salomon, la voix calme mais le regard aiguisé. Demande donc le royaume pour toi-même, car tu es mon frère aîné.

Adonija pâlit. Il comprit trop tard qu’il avait dévoilé son jeu.

Salomon ne fit pas attendre son jugement. Il envoya Benaja, fils de Jehoiada, et celui-ci exécuta Adonija. Le sang coula une fois de plus dans la maison de David, comme il avait coulé si souvent.

Puis vint le tour d’Abiathar, le prêtre qui avait soutenu Adonija.

— Retourne à Anathoth, dans tes terres, lui dit Salomon. Tu mérites la mort, mais parce que tu as porté l’arche de l’Éternel devant David mon père, et que tu as partagé toutes ses épreuves, je ne te tuerai pas.

Abiathar partit, déchu mais vivant. La prophétie s’accomplissait : la maison d’Éli était écartée du sacerdoce.

Quand la nouvelle parvint à Joab, il comprit que son heure était venue. Il courut vers la tente de l’Éternel et saisit les cornes de l’autel, cherchant asile. Mais Salomon avait les paroles de son père en mémoire.

— Va, frappe-le, ordonna-t-il à Benaja.

Benaja entra dans le sanctuaire.

— Sors ! ordonna-t-il.

— Non, répondit Joab. Je mourrai ici.

Benaja revint vers le roi, incertain.

— Fais comme il a dit, trancha Salomon. Tues-le et enterre-le. Ainsi, je serai pur, et ma maison sera purgée du sang innocent que Joab a versé.

Et ainsi fut fait. Joab mourut près de l’autel qu’il avait cru protecteur. Benaja prit sa place comme chef de l’armée, et Tsadok remplaça Abiathar.

Enfin, Salomon convoqua Shiméï.

— Bâtis-toi une maison à Jérusalem, habites-y, et ne sors pas d’ici, où que ce soit. Le jour où tu passeras le torrent du Cédron, sache que tu mourras. Ton sang sera sur ta tête.

Shiméï accepta. Pendant trois ans, il obéit. Mais un jour, deux de ses esclaves s’enfuirent chez Akish, fils de Maaca, à Gath. Shiméï sella son âne et partit à leur recherche.

Quand il revint, Salomon l’appela.

— Ne t’avais-je pas fait jurer par l’Éternel ? Ne t’avais-je pas averti ? Pourquoi as-tu transgressé ton serment ?

Shiméï baissa la tête. Il n’avait rien à répondre.

— Tu sais tout le mal que tu as fait à David mon père. Aujourd’hui, l’Éternel fait retomber ta méchanceté sur ta tête.

Benaja exécuta la sentence.

Le royaume fut affermi entre les mains de Salomon. Les vieux fantômes étaient apaisés, les comptes réglés. La justice avait été rendue, mêlée de clémence et de fermeté, selon la sagesse que Dieu lui avait donnée.

Le soir, Salomon se tenait sur le toit de son palais, regardant Jérusalem s’endormir dans la poussière dorée du couchant. Il se souvint des derniers mots de son père, de ses yeux fatigués mais lucides. Il comprit alors que régner n’était pas seulement gouverner, mais aussi hériter des dettes et des promesses, des dettes des hommes et des promesses de Dieu. Et il sentit, dans le vent léger qui se levait, comme un souffle nouveau, celui de la grâce qui allait marquer son règne.

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