Je gardais le silence, je me taisais, mais ma douleur n’en était que plus ardente. Mon cœur brûlait au-dedans de moi. Assis dans la pénombre de ma chambre, les mains posées sur un rouleau de parchemin vide, je fixais la flamme tremblotante de la lampe à huile. Par la fenêtre ouverte, Jérusalem étouffait sous le soleil. Les cris des marchands, le grincement des charrettes, les rires d’enfants… tout cela me parvenait comme un bruit lointain, étouffé, comme si un voile épais séparait mon âme du monde des vivants.
Je me levai, malgré la lourdeur qui pesait sur mes épaules. Mes pas résonnaient sur les dalles de pierre. J’allai jusqu’à l’ouverture, m’accoudai au rebord de pierre chaude. Là, dans la rue en contrebas, un vieil homme avançait lentement, courbé sous le poids des années. Sa barbe blanche comme la laine neuve, ses mains déformées par les rhumatismes s’accrochant à un bâton de figuier. Il s’arrêta, leva des yeux pâles vers le ciel d’un bleu implacable, puis reprit sa marche, plus lentement encore. Et je pensai : « Éternel, fais-moi connaître ma fin, et la mesure de mes jours… Qu’elle est, que je sache combien je suis fragile. »
Ces mots, je ne les avais pas prononcés. Ils s’étaient formés au plus profond de moi, comme une eau qui sourd dans l’obscurité d’une grotte. Ma vie, soudain, me parut dérisoire. Une vapeur, une ombre qui passe. Ces richesses que j’avais amassées, ces projets de palais, ces alliances politiques… tout cela n’était que du vent qui s’engouffrait dans les ruelles de la ville pour n’y laisser que poussière.
Je me retournai, le cœur serré. Mes yeux tombèrent sur un coffre de cèdre, ouvragé de motifs délicats. À l’intérieur, des parchemins, des contrats, des lettres scellées. Des biens, des terres, des troupeaux. Des choses que d’autres hommes convoitaient, pour lesquelles ils se battaient, trompaient, tuaient. Et moi, je les possédais. Mais à cette heure, sous le regard de Celui qui siège au-delà des cieux, que valaient-elles ? « Oui, tout homme debout n’est qu’un souffle. » Le murmure monta de mes entrailles. « Oui, l’homme se promène comme une ombre ; c’est en vain qu’il s’agite. »
Un souvenir me revint alors, vif et douloureux. Mon père, Isaï, dans les champs de Bethléem, au petit matin. La rosée perlait sur sa barbe grisonnante alors qu’il inspectait une brebis blessée. Ses mains calleuses, douces pourtant, palpaient la patte brisée de la bête. Il avait levé les yeux vers moi, un sourire triste aux lèvres. « David, mon fils, lui avait-il dit, nous ne sommes que des gardiens. Le troupeau appartient à l’Éternel. Nos vies aussi. » Je n’avais pas compris, alors. Je rêvais de combats, de gloire, de royaume à conquérir. Aujourd’hui, couronné, assis sur un trône, ses paroles résonnaient avec une force nouvelle.
Je retombai assis sur mon siège, la tête dans les mains. La colère alors monta, sourde, brûlante. Colère contre moi-même, contre ma vanité, contre cette existence qui filait entre mes doigts comme le sable du désert. « Éternel, délivre-moi de toutes mes transgressions ! Ne me rends point l’opprobre de l’insensé ! » La prière jaillit, rauque, arrachée à ma gorge serrée. Je me tus, frappé par mes propres paroles. L’insensé… cet homme qui croit construire pour l’éternité, qui amasse sans savoir pour qui. Cet homme que j’avais été, que j’étais encore peut-être.
Dehors, le soleil avait commencé sa descente. Les ombres s’allongeaient, bleuissant les murs de pierre. Un chant s’éleva du Temple, porté par la brise du soir. Une mélodie lente, grave, qui semblait épouser la courbe de ma détresse. « Écoute ma prière, Éternel, prête l’oreille à mes cris ! Ne sois pas sourd à mes larmes ! » Je n’étais plus qu’une supplication, un cœur mis à nu devant son Créateur. « Car je suis un étranger chez toi, un résident, comme tous mes pères. »
Cette vérité m’envahit, apaisante et terrible à la fois. Nous ne sommes que de passage. Cette cité, ce palais, cette chambre… tout cela n’était qu’un campement temporaire sur la route de l’éternité. Ma détresse, mes fautes, mes questions sans réponse… tout cela prenait un sens nouveau à la lumière de cette fragilité acceptée.
Je me relevai, les jambes flageolantes mais l’esprit plus léger. Je pris le stylet, trempai la pointe dans l’encre noire. Et sur le parchemin vide, je commençai à tracer des caractères. Non pas un décret royal, ni un traité de guerre. Mais des mots nés de l’angoisse et de l’espérance, un cri jeté entre la poussière et les étoiles. Des mots pour dire la brièveté de nos jours, et la longue patience de Dieu. Des mots pour rappeler à mon âme, et à celles qui viendraient après moi, que notre seule espérance est en Celui qui tient le souffle des vivants dans sa main.
La nuit était tombée lorsque je posai le stylet. La lampe à huile jetait une lueur dorée sur les caractères fraîchement tracés. Dehors, Jérusalem dormait, silencieuse sous la voûte étoilée. Et pour la première fois depuis longtemps, un semblant de paix habita mon cœur. Une paix qui savait la fragilité de toute chose, et qui pourtant, osait espérer.




