Le vieil Éliézer s’appuyait contre le tronc noueux de l’olivier, les doigts enfoncés dans les rainures de l’écorce comme s’il cherchait à y lire un secret. Le soleil déclinait, teintant de pourpre les collines de Judée. Dans le lointain, on entendait le cri des bergers rassemblant leurs bêtes. L’air sentait la poussière chaude et le thym écrasé.
Il ferma les yeux, et les mots du psaume lui vinrent aux lèvres sans qu’il ait à les chercher, comme une eau qui jaillit d’une source cachée. *Bénis l’Éternel, ô mon âme, et n’oublie aucun de ses bienfaits.* Sa voix était rauque, usée par les années, mais elle portait une étrange douceur.
Un jeune garçon, Asher, s’était assis près de lui, attiré par cette mélopée. Il regardait le vieil homme avec cette curiosité mêlée de crainte qu’inspirent ceux qui ont longtemps marché avec Dieu.
— Pourquoi dis-tu « n’oublie aucun de ses bienfaits », maître ? demanda-t-il enfin. Comment pourrait-on oublier ?
Éliézer ouvrit les yeux, un sourire creusant les rides autour de sa bouche.
— Regarde cette olivier, Asher. Chaque année, il donne ses fruits. Chaque année, nous les récoltons, nous en faisons de l’huile pour nos lampes, pour notre nourriture. Et chaque année, quand vient la saison, nous nous émerveillons à nouveau. Pourtant, entre-temps, nous vivons comme si l’olivier n’existait pas. Nous ne le regardons plus. Nous oublions qu’il est là, fidèle.
Il se tut un moment, laissant le vent chaud caresser leurs visages.
— C’est ainsi pour les bienfaits de l’Éternel. Ils sont si constants que notre cœur, hélas, s’habitue. Alors le Roi David nous exhorte : souviens-toi. Fais mémoire. Compte les bienfaits comme un berger compte ses brebis, une à une.
Asher réfléchissait, les sourcils froncés.
— Quels bienfaits ?
— Tous, mon enfant. Même ceux qui sont cachés. *C’est lui qui pardonne toutes tes iniquités, qui guérit toutes tes maladies.* Tu te souviens de la fièvre qui a saisi ton petit frère l’hiver dernier ?
L’enfant hocha la tête, son visage s’assombrissant à ce souvenir.
— Ta mère a passé la nuit à prier, et au matin, la fièvre était tombée. Ce n’était pas le hasard. C’est lui, le Médecin. Et le Pardonneur. Vois-tu, Asher, nos péchés sont comme une maladie de l’âme. Ils nous rongent de l’intérieur. Mais sa miséricorde est plus forte.
Le vieil homme se pencha, prenant une poignée de terre sèche qu’il laissa filtrer entre ses doigts.
— *Il rachète ta vie de la fosse.* La fosse… c’est l’endroit sans lumière, sans espérance. Parfois, on s’en approche sans même le savoir. Par nos choix, nos révoltes, nos lassitudes. Mais lui nous en retire. Comme on retire un agiteur tombé dans une citerne. Il nous couronne de bonté et de compassion.
— Comme un roi ? s’étonna Asher.
— Mieux qu’un roi. Les couronnes des rois pèsent lourd et rouillent avec le temps. Sa couronne, à lui, c’est une couronne de tendresse. Elle ne s’use pas.
La nuit commençait à tomber, les premières étoiles perçant le voile mauve du ciel. Une brise fraîche s’éleva, apportant avec elle le parfum des jardins irrigués en contrebas.
— *Il rassasie de biens ta vieillesse.* Vois-tu, Asher, quand tu seras vieux comme moi, tu comprendras. La force s’en va. Le corps se fait fragile. Mais il donne autre chose : une paix que les jeunes ne peuvent pas connaître. Une certitude. Comme quand, après une longue marche sous le soleil, on arrive enfin à l’ombre et à l’eau fraîche.
Il fit une pause, reprenant son souffle. Sa poitrine se soulevait lentement.
— Et sa justice… elle n’est pas pour nous seuls. *Il fait connaître ses voies à Moïse, ses hauts faits aux enfants d’Israël.* Il se révèle. Il ne se cache pas. Il veut que nous le connaissions. Comme un père veut que ses enfants connaissent son cœur.
Asher regardait maintenant les étoiles, innombrables.
— Il est loin, alors ? Là-haut ?
Éliézer secoua la tête, une lueur malicieuse dans le regard.
— *Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa bonté est grande pour ceux qui le craignent.* La distance entre le ciel et la terre, tu ne peux pas la mesurer, n’est-ce pas ? Et bien, sa bonté est encore plus immense. Elle ne peut pas se mesurer. Et pourtant, il n’est pas loin. *Autant l’orient est éloigné de l’occident, autant il éloigne de nous nos transgressions.* Voilà le miracle, Asher. Nos péchés, il les jette derrière son dos. Il n’en garde pas la mémoire. C’est nous qui nous souvenons, parfois. Lui, non.
Un silence s’installa, peuplé du chant des criquets.
— *Car il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière.* Nous sommes comme cette terre que je tenais tout à l’heure. Fragile. Éphémère. Mais il a compassion de cette fragilité. Comme un potier aime l’argile entre ses mains, même imparfaite.
Asher baissa la tête, songeur.
— Et après ? Quand nous ne serons plus que poussière ?
— *Mais la bonté de l’Éternel est à jamais sur ceux qui le craignent.* La poussière retourne à la poussière, c’est vrai. Mais son amour, lui, ne meurt pas. Il traverse la mort. Il est de l’autre côté. Éternel.
Le vieil homme se leva lentement, les jointures craquant. Il posa une main sur l’épaule du garçon.
— Alors, vois-tu, il faut bénir son nom. Pas seulement avec des mots. Avec sa vie. Avec ses mains qui travaillent, avec son cœur qui aime, avec ses pieds qui marchent sur le chemin qu’il a tracé. Bénis l’Éternel, toi son ange, toi son armée. Bénis-le, soleil et lune, étoiles et cieux. Et toi aussi, Asher, bénis-le. N’oublie aucun de ses bienfaits.
Et dans la nuit maintenant tombée, tandis que le garçon rentrait chez lui, le cœur léger et plein d’émerveillement, le vieil Éliézer resta un moment encore, regardant les cieux, murmurant pour lui-même la fin du psaume, comme une offrande, comme une prière qui montait, portée par le vent, vers Celui dont la bonté dure à jamais.




