Bible Sacrée

L’Aube du Bien-Aimé

Le jour commençait à peine à teinter le ciel de cette lueur pâle qui n’appartient qu’à l’aube, quand je me suis réveillée avec son nom sur les lèvres. Un goût de miel et de lait caillé, cette douceur âpre qui reste après un rêve dont on ne veut pas se détacher. La chambre était silencieuse, mais en moi résonnait encore l’écho de sa voix, basse et chaude comme le vent du sud sur les collines de Judée.

Je me suis levée, les pieds nus sur les dalles fraîches. Par la fenêtre ouverte, le jardin dormait encore, bercé par le dernier souffle de la nuit. Les vignes en fleur dégageaient un parfum enivrant, et les grenadiers montraient leurs premières couleurs, rouges comme les lèvres de mon bien-aimé. Où était-il donc passé ? La nuit dernière, il était là, près de moi, et ce matin… plus rien. Ce vide, cette absence qui pesait plus lourd que les pierres du pressoir.

Alors je suis sortie. Je suis descendue dans le jardin, parmi les sentiers de menthe et de myrrhe. Les filles de Jérusalem, celles qui veillent sur les portes, m’ont vue passer, les cheveux défaits, les yeux cherchant encore dans la brume. « L’avez-vous vu, celui que mon âme aime ? » Leur silence m’a répondu, et j’ai continué, le long des murs de pierre, jusqu’aux vergers où les pommiers étendaient leurs branches comme pour me retenir.

C’est là qu’il m’a trouvée. Pas soudainement, non, mais comme le jour qui se lève, progressif, irrésistible. Il était debout près du ruisseau, les pieds dans l’eau claire, et son regard m’a enveloppée avant même que je ne le voie. « Reviens, reviens, Shulamite ! » a-t-il murmuré, et ces mots ont effacé l’angoisse de la nuit.

Il m’a prise par la main, et nous sommes remontés vers les hauteurs, là où les terrasses dominent la vallée. Le soleil maintenant dorait les cimes, et les ombres fuyaient devant nous. Il s’est arrêté, et m’a contemplée. Ses yeux, sombres comme ceux des colombes près des torrents, semblaient boire ma présence.

« Tu es belle, mon amie, comme Tirça, aimable comme Jérusalem, terrible comme des troupes sous leurs bannières. »

J’ai baissé les yeux, non par honte, mais parce que son admiration était un feu trop vif. « Détourne de moi tes yeux, car ils me troublent. »

Mais lui a souri, et sa main a effleuré ma joue. « Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres suspendues aux pentes de Galaad. Tes dents, comme un troupeau de brebis qui remontent du lavoir… »

Je l’ai interrompu doucement. « Tu décris toujours ce qui est en mouvement. Les chèvres qui descendent, les brebis qui remontent… »

Il a ri, et son rire était comme le bruit des sources dans le désert. « Parce que ta beauté n’est pas une statue, elle est vivante. Elle coule, elle change, elle danse. Regarde. »

Il a désigné l’horizon. Au loin, soixante reines, quatre-vingts concubines, des jeunes filles sans nombre se rassemblaient pour la procession du matin. Des parures d’or, des voiles de pourpre, des colliers étincelants. Mais son regard est revenu vers moi.

« Ma colombe, ma parfaite est unique… Sa mère la voit et se réjouit, celle qui l’a enfantée la trouve belle. »

Les mots se sont posés sur moi comme une couronne. Les reines l’ont vu, les concubines l’ont loué, mais c’est à moi qu’il parlait. C’est moi qu’il choisissait.

Nous nous sommes assis à l’ombre d’un figuier, et il a raconté comment il m’avait cherchée. « Je suis descendu au jardin des noyers, pour voir les pousses de la vallée… Avant que je m’en aperçoive, mon désir m’a placée sur le char de mon noble peuple. »

Le temps a cessé d’exister. Les heures ont coulé comme le miel, douces et épaisses. Parfois, il se taisait, et nous écoutions le chant des tourterelles dans les cyprès. Parfois, il décrivait mon visage avec des mots qui semblaient tisser un vêtement de lumière autour de moi.

Quand le soleil a commencé à décliner, il s’est levé. « Rentrons, avant que les gardes ne fassent leur ronde dans les vignes. »

En redescendant vers la ville, j’ai senti les regards des filles de Jérusalem. Non plus de pitié, mais d’étonnement. « Qui est celle qui apparaît comme l’aurore, belle comme la lune, pure comme le soleil, terrible comme des bannières ? »

Je n’ai pas répondu. Sa main dans la mienne disait tout.

Dans ma chambre, le soir tombait. Les parfums du jour s’estompaient, remplacés par la senteur fraîche de la nuit. Il est resté un moment sur le seuil, et ses derniers mots ont été pour moi seul.

« Je suis venu dans mon jardin, ma sœur, ma fiancée… »

La porte s’est refermée, mais sa présence est restée, comme l’odeur de la myrrhe sur l’oreiller. Et j’ai su, en m’endormant, que son amour était plus fort que la mort, que les fleuves ne pourraient l’éteindre. Demain, il reviendra. Et chaque aube désormais portera son nom.

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