Bible Sacrée

Le véritable gain à Éphèse

Le jour tombait sur Éphèse, et avec lui, une chaleur lourde, grise, qui collait aux tuniques. Dans la pièce basse de la maison de Carpus, l’air sentait l’huile de la lampe fumeuse et la poussière remuée. Tychique, le dos un peu voûté, les mains noueuses posées sur ses genoux, regardait les visages autour de lui. Il y avait là des anciens, des marchands, des artisans, des femmes au regard fatigué. Et au milieu, plus jeune mais portant un poids visible, Timothée.

Timothée ne parlait pas encore. Il fixait le rouleau de cuir sur la table basse, comme s’il attendait que les mots s’en échappent d’eux-mêmes. Enfin, il prit une respiration, profonde, un peu rauque.

« Frères, sœurs, » commença-t-il, et sa voix était basse, usée par les veilles et les soucis. « Vous savez d’où je viens. Vous connaissez les combats. Les paroles qui circulent dans les ateliers, sur l’agora. Certains… certains parlent. Ils disent que notre piété est un moyen de gagner. Un commerce. Ils mélangent la vérité à des spéculations, à des histoires interminables sur les généalogies. Cela engendre des querelles. Des jalousies. Des calomnies. »

Un homme, Lysias, un fabricant de tentes qui fournissait la légion, hocha la tête avec une moue amère. « Hier encore, dans ma propre boutique, un de nos frères, Sosthène, a tenté de m’entraîner dans une dispute sur la loi mosaïque et la liberté en Christ. Il voulait en faire un débat public, devant mes ouvriers païens. Pour briller. Pour avoir l’air savant. »

Timothée ferma les yeux un instant. « Oui. L’apôtre… l’apôtre m’écrit là-dessus. Il dit que ces hommes sont corrompus dans leur pensée, qu’ils sont privés de la vérité. Ils estiment que la piété est une source de profit. »

Une femme, Phoibé, qui tenait une échoppe de pourpre, leva la main. Son visage était creusé de fatigue. « Et pourtant, Timothée, nous devons vivre. Le loyer de l’atelier augmente. Les impôts romains… Mon fils est malade. Parfois, je prie et, je l’avoue, je demande aussi la prospérité. Est-ce un péché ? »

Un silence s’installa, troublé seulement par le crépitement de la mèche de la lampe. Timothée déroula légèrement le parchemin, ses doigts suivant les lignes.

« L’apôtre ne condamne pas le besoin, Phoibé. Il dit : *‘Si nous avons la nourriture et le vêtement, cela nous suffira.’* La piété avec le contentement, voilà le grand gain. Ce n’est pas un gain monétaire. C’est un gain pour l’âme. Un trésor. Mais… » Il marqua une pause, cherchant ses mots, comme s’il luttait lui-même avec le texte. « Mais ceux qui veulent s’enrichir tombent dans un piège. Dans de nombreux désirs insensés et funestes. L’amour de l’argent… vous connaissez le proverbe. C’est une racine. Une racine de tous les maux. Certains, pour s’y être abandonnés, se sont égarés loin de la foi et se sont transpercés eux-mêmes de beaucoup de douleurs. »

L’image était violente, presque tangible dans l’air confiné. Lysias se raidit. Il était riche. Tout le monde le savait. Il sentit les regards, légers, furtifs, peser sur lui. Il ne dit rien, mais ses jointures blanchirent.

« Ce n’est pas un réquisitoire contre la richesse, Lysias, » reprit Timothée, comme s’il avait lu dans ses pensées. Sa voix s’adoucit. « C’est une mise en garde contre l’amour qu’on lui porte. Contre l’idée qu’elle nous définit, nous sécurise, nous sauve. Toi, homme de Dieu, fuis ces choses. » Le *toi* était personnel, direct. « Poursuis la justice, la piété, la foi, l’amour, la persévérance, la douceur. Combats le bon combat de la foi. Saisis la vie éternelle. »

Il se tut, laissant les mots résonner. Dehors, un marchand ambulant criait ses prix, sa voix traînante se mêlant aux aboiements lointains d’un chien. Le monde continuait, avec ses appels brutaux et séducteurs.

« Et ceux qui sont riches ? » demanda enfin Lysias, la voix un peu raide.

Timothée parcourut le rouleau du regard. « Il les exhorte à ne pas être orgueilleux. À ne pas mettre leur espérance dans l’incertitude des richesses, mais en Dieu. À être riches en bonnes œuvres. À être généreux, à partager. À se constituer un bon fondement pour l’avenir, afin de saisir la vie véritable. »

La nuit était presque tombée. La lampe projetait des ombres dansantes sur les murs de torchis. Phoibé essuya une larme furtive, non de tristesse, mais d’un soulagement poignant. Ce n’était pas un crime d’être pauvre et inquiet. Lysias détendit ses épaules. Le fardeau était différent, mais réel : un appel à la vigilance, à la libéralité discrète, non aux apparences.

Timothée roula le parchemin avec un soin infini. Ses yeux rencontrèrent ceux de Tychique. Le vieil homme lui sourit faiblement. Il avait vu tant de naufrages. Des hommes partis à la poursuite de chimères doctrinales ou de fortunes rapides, et qui avaient tout perdu, jusqu’à la lumière dans leur regard.

« Garde le dépôt, Timothée, » murmura Tychique, citant la lettre avant même qu’il ne le fasse. « Évite les bavardages vains et profanes, les contradictions de ce qui faussement s’appelle connaissance. »

Timothée acquiesça. La fatigue était toujours là, mais une paix plus ferme l’habitait maintenant. L’enseignement n’était pas une théorie. C’était un chemin, étroit, poussiéreux, dans la chaleur d’Éphèse. Un chemin où il fallait discerner, dans le cœur bruyant de la cité, la voix ténue du contentement, et dans le clinquant des pièces d’or, le véritable visage du gain.

« Que la grâce soit avec vous, » dit-il simplement. Et la petite assemblée se sépara, retournant dans la nuit tiède, portant en elle non pas des règles nouvelles, mais un rappel ancien, lourd et précieux comme une clé.

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