Bible Sacrée

La Tempête et la Voix de Pierre

La plume traînait sur le parchemin rugueux, avare d’encre. Cléopas la reposa, les doigts noués par les années et le sel de la mer. Par la fenêtre basse de sa cahute, il voyait le soir tomber sur la baie, cette même eau grise qui avait berçé toute sa vie. Soixante ans. Soixante ans depuis que la voix s’était tue.

Ce n’était pas une voix douce, celle de Simon Pierre. Elle était comme ces galets que la houle roule et polit, puis rejette d’un coup sur la grève : grave, usée, chargée de toutes les tempêtes traversées. Cléopas ferma les yeux, et le bruit du ressac lui ramena cette autre nuit, bien avant, une nuit où la mer ne berçait pas, mais écumait de fureur.

Ils étaient dans une barque, une solide embarcation de pêche de Bethsaïda, mais qui ce soir-là n’était plus qu’une coquille de noix soulevée par des montagnes d’eau noire. Le vent hurlait à briser les espars, et l’embrun fouettait le visage comme mille aiguilles. La peur, une peur animale et glacée, serrait les entrailles de chaque homme à bord. Tous, sauf un.

Pierre était à la barre, non pas debout en héros de légende, mais solidement arc-bouté, les pieds écartés prenant le roulis, les mains agrippées au bois poli. Il n’y avait pas de lumière, sinon la lueur livide qui déchirait parfois les nuages, révélant un instant sa silhouette massive, trempée, ruisselante.

« Tu te souviens, Cléopas ? » avait-il beuglé par-dessus la tempête, et sa voix, loin d’être couverte, semblait jaillir du cœur même du chaos. « Tu te souviens de ce qu’il nous a dit sur la montagne ? La paix, il nous a laissé la paix. Pas celle du monde. Pas ce calme plat des jours sans vent. »

Une vague monstrueuse se dressa devant eux, plus haute que le mât. Un gémissement de terreur s’échappa de la poitrine du jeune Cléopas. Pierre, lui, ajusta simplement la barre, le regard fixé sur cette muraille d’abîme.

« La foi ! » hurla-t-il. « Elle n’est pas un talisman contre la tempête. Elle est l’assurance, au milieu de l’engloutissement, que Celui qui a ordonné à ces eaux d’exister tient aussi ta vie dans sa main. Mais elle ne reste pas seule, la foi. Sinon, elle rouille, elle s’étiole comme une voile sans vent. Il lui faut la vertu ! »

La vertu. Le mot sonna étrangement, dans ce contexte. Ce n’était pas la sagesse des philosophes, mais la force d’âme de l’homme qui choisit, quand tout pousse à la panique, d’obéir à la barre, de tirer sur la bonne écoute. La vertu, c’était le geste précis de Pierre, malgré la crampe dans les bras, malgré l’eau qui lui brûlait les yeux.

La barque escalada la vague avec un grincement de bois torturé, plongea dans le creux suivant, et l’obscurité les avala de nouveau.

« Et avec la vertu, la connaissance ! » reprit la voix dans le noir, infatigable. « Pas seulement savoir *que* Dieu est, mais le *connaître*, Lui. Savoir sa bonté têtue comme le roc, sa fidélité plus tenace que l’amarre la plus solide. Cette connaissance-là, elle change tout. Elle transforme la crainte de la mort en… en respect. En vigilance. »

Les heures passaient, broyées par le vent. Une lassitude mortelle gagnait les membres de Cléopas, une tentation de lâcher prise, de se laisser aller au sommeil du naufragé. C’est alors que Pierre parla de la maîtrise de soi. Pas comme un renoncement triste, mais comme ce gouvernail intérieur qui, même épuisé, maintient le cap. « Le corps veut céder, l’âme veut désespérer. Il faut leur tenir tête. Les museler. Pour tenir encore un peu. Juste un peu. »

Et ce « encore un peu » devenait de la persévérance. Une patience active, usante, qui était moins de l’endurance que de l’obstination. Pierre en était l’incarnation même, lui qui avait renié, qui avait pleuré d’amertume, et qui pourtant était là, des années plus tard, à livrer le même combat contre les éléments, pour des frères plus jeunes.

La tempête, enfin, commença à faiblir. La colère de la mer s’épuisa en longs soupirs rauques. Une première lueur d’aube, couleur de perle meurtrie, déchira l’horizon à l’est. C’est dans ce calme naissant, lourd de fatigue et de sel, que la voix de Pierre changea. Elle devint plus basse, plus intime, comme usée par la nuit.

« Et quand tu as tenu, Cléopas, quand tu as persévéré malgré tout… alors vient la piété. »

Il se tourna à demi, et dans la faible lumière, Cléopas vit son visage raviné d’eau et de vie, empreint d’une sérénité qui n’avait rien à voir avec l’absence de peur. C’était une paix conquise, labourée.

« La piété, ce n’est pas faire ses dévotions à l’abri. C’est reconnaître, dans le dos courbatu et les mains écorchées, que tu dépends de Loi à chaque souffle. Que cette barque, cette mer, cette vie qui revient avec le jour, tout est don. C’est un regard qui change. Tu ne vois plus un frère seulement comme un compagnon de galère, mais comme un bien précieux, fragile, confié. »

L’affection fraternelle. Elle coulait naturellement, alors, de cette source. Ce n’était plus un commandement, mais l’évidence du survivant qui tend la main à l’autre survivant, pour partager la gourde d’eau douce, pour frictionner les membres engourdis.

Pierre se tut un long moment, observant la bande dorée qui s’élargissait à l’horizon, transformant la mer démontée en une plaine lumineuse et huileuse. Quand il reprit la parole, ce ne fut plus un hurlement, mais une confidence usée, chargée de tout le poids de sa mémoire.

« Et au sommet de tout cela… il y a l’amour. *Agapè*. Celui qui embrasse tout. Le frère, l’ennemi, la mer déchaînée, le ciel silencieux. L’amour qui ne se contente pas de subir, qui choisit. Qui voit dans cette tempête passée non pas une épreuve à oublier, mais le lieu où la grâce s’est montrée plus forte. Sans cet amour, nous restons des naufragés secs sur le rivage, aveugles à la lumière. Avec lui… nous sommes chez nous, où que la houle nous porte. »

Le soleil se leva, plein et entier, inondant la barque, réchauffant les os transis. La terre n’était plus qu’à une encablure. Le pire était passé.

Cléopas ouvrit les yeux dans sa cahute. La nuit était maintenant totale sur la baie, piquée d’étoiles froides. L’encre avait séché sur sa plume inutile. Le récit qu’il voulait coucher sur le parchemin, cette lettre pour les communautés éparpillées d’Asie, lui brûlait les entrailles. Il avait voulu expliquer, ordonner, exhorter.

Mais les mots de Pierre ne se rangeaient pas en listes. Ils étaient un chemin, escarpé, balayé par les embruns, qui menait du vertige de la foi au large infini de l’amour. Un chemin qu’on ne décrit pas, qu’on emprunte. Un chemin dont chaque pierre était un souvenir : l’odeur du poisson et du goudron, le goût du sel sur les lèvres, la brûlure des cordes dans les paumes, et cette voix de roc, inoubliable, qui murmurait dans la tourmente les choses essentielles.

Il poussa le parchemin de côté. Demain. Demain, il écrirait. Non pas une dissertation, mais un témoignage. L’histoire d’une nuit de tempête, et de l’homme qui, au cœur du chaos, lui avait appris à discerner, vague après vague, vertu après vertu, la lente et patiente œuvre de la Grâce. Il se leva, les genoux craquant, et respira à pleins poumons l’air nocturne, chargé de l’odeur de la mer et de l’infini.

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