Le bois de sittim craqua doucement sous le ciseau. Une fine volute de sciure, odorante, se lova dans l’air immobile du camp avant de se poser sur ma sandale poussiéreuse. Je m’arrêtai un instant, le bras lourd, et contemplai le bloc. Il était rude, ce bois d’acacia, tenace comme le désert qui l’avait nourri. Moïse avait été très précis : un autel. Mais pas n’importe lequel. Un autel pour un parfum. Pour la fumée.
Je repensais à ses paroles, prononcées de cette voix qui semblait toujours chargée du gravier du Sinaï. Il avait décrit chaque détail avec une clarté qui glaçait le sang. « Tu le feras carré, d’une coudée de long, d’une coudée de large. Sa hauteur sera de deux coudées. » Des mesures qui n’étaient pas que des mesures. Une proportion. Une harmonie. Chaque dimension parlait d’autre chose, d’un ordre qui transcende le bois et l’or.
Car il y aurait de l’or. Bezzalel, mon cousin au regard perçant, avait déjà préparé les feuilles, battues jusqu’à une finesse presque impalpable. On dirait plus tard que l’autel était en or. C’était faux. Il était en bois, en bois de sittim, mais entièrement revêtu d’or pur. L’humilité cachée sous la gloire, la force discrète soutenant l’éclat. Une pensée qui me venait souvent en travaillant, dans le silence de l’atelier.
Le plus délicat furent les cornes. Quatre cornes, jaillissant des quatre angles, d’une seule pièce avec l’autel. Je les sculptai avec une lenteur extrême, sentant la fibre du bois résister puis céder, cherchant la courbe parfaite, cette puissance ascendante qui devait évoquer à la fois un refuge et une souveraineté. Une corne, chez nous, c’est la force. Quatre cornes, c’est la force aux quatre coins de la terre. Un refuge pour le coupable qui vient s’y agripper, littéralement. Mais aussi le rappel que toute force appartient à Celui dont la fumée monte.
Je posai mon ciseau. La structure était là, brute mais reconnaissable. L’étape suivante me terrifiait un peu. L’or. Bezzalel arriva, portant le métal avec une solennité qui n’était pas feinte. Nous ne parlâmes pas. Nous commençâmes à appliquer les feuilles, les ajustant au millième, les faisant adhérer au bois avec une colle spéciale préparée par les fils d’Aaron. Sous nos doigts, la rugosité du désert se transforma en une surface unie, brillante, reflétant le soleil et nos visages tendus. L’autel n’était plus de ce monde. Il devenait un objet de l’entre-deux : fait de mains d’hommes, mais pour un usage céleste.
Puis vint la corniche d’or tout autour. Une ceinture de pureté. Moïse avait insisté : « Tu lui feras une couronne d’or tout autour. » Une couronne. *Zer*. Le mot résonnait. Ce n’était pas une décoration. C’était la marque de la royauté de cet autel. Ici, c’était le domaine du Roi. La fumée qui s’élèverait serait une offrande royale.
En dessous de cette couronne, deux anneaux d’or de chaque côté, pour les barres de transport. Même couverts d’or, même sanctifiés, nous devions pouvoir le porter. Le Saint voyage avec son peuple. Cette pensée me réchauffa le cœur. Nos errances, nos campements précaires, notre incertitude perpétuelle… et au milieu de tout cela, cet autel d’or, démontable, portable. La sainteté n’était pas ancrée en un lieu. Elle cheminait avec nous.
Le travail touchait à sa fin. Je reculai de quelques pas, essuyant la sueur de mon front avec mon avant-bras. L’objet scintillait, imposant et pourtant d’une taille presque intime. On ne sacrifiait pas des taureaux ici. On brûlerait du parfum.
C’est alors que Moïse revint. Il ne dit rien d’abord. Il fit le tour, lentement, ses yeux vieillis par la vision de l’Invisible scrutant chaque détail. Il passa un doigt sur la corniche, vérifiant la jointure. Il s’arrêta devant une corne, y posant presque la main, sans la toucher vraiment.
« C’est bien, dit-il finalement, d’une voix basse. Maintenant, il faut l’installer. »
Son regard se perdit vers la Tente, vers le voile derrière lequel… personne ne pouvait aller. Sauf lui. Et seulement lui.
« Il sera placé juste devant le voile, expliqua-t-il, comme s’il lisait dans mes pensées. Devant le propitiatoire qui est sur l’arche du témoignage. Là où je te rencontrerai. »
*Là où je te rencontrerai.* Les paroles étaient pour Aaron, le futur grand-prêtre. Mais en les entendant, je frémis. Cet autel, mon travail, serait le lieu de la rencontre. Chaque matin, quand Aaron entretiendrait les lampes, il ferait fumer sur cet autel un parfum composé selon un art sacré. Stacte, onyx, galbanum, encens pur. Une odeur unique, interdite à tout autre usage. Une odeur de prière perpétuelle.
Et chaque soir, lorsqu’il allumerait les lampes, il ferait fumer à nouveau le parfum. Un encens perpétuel, de génération en génération.
Moïse se tourna vers moi, et son visage était grave. « Il y a un dernier détail. Sur chaque corne, une fois par an, au jour des expiations, on mettra du sang. Le sang du sacrifice pour le péché. »
Le contraste était saisissant. L’or pur, le parfum suave, les prières… et le sang. Le sang de l’expiation. La corne, symbole de force et de refuge, serait marquée par le prix de la faute. La sainteté n’était pas une atmosphère parfumée. Elle était une réalité exigeante, scellée par le sang.
Je regardai une dernière fois l’autel. Ce n’était plus un objet que j’avais fabriqué. C’était un mystère. Une porte. Le lieu où la fumée des désirs humains, mélangée au feu divin, pourrait s’élever et être acceptée. Un lieu de grâce terrible et belle. Je sentis l’odeur du bois de sittim, toujours présente sous l’éclat de l’or. Humilité et gloire. Sang et parfum. Prière et rencontre.
Le vent du désert se leva, soulevant un nuage de poussière fine qui vint voiler un instant la surface dorée. L’autel était prêt. Il n’attendait plus que le feu.




