Le jour s’était levé dans un manteau de poussière, une chaleur lourde qui écrasait Jérusalem bien avant midi. Dans l’ombre étroite du portique, Élyakim sentait la pierre humide à travers le lin de sa tunique. Il était scribe, et depuis l’aube, le rouleau usé du Psautier était déployé sur ses genoux. Les mots du psaume quatre-vingt-deux lui brûlaient les yeux : *« Dieu se tient dans l’assemblée divine ; il juge au milieu des dieux. »*
Mais ce matin-là, les mots restaient muets. Son esprit était ailleurs, hanté par la scène à laquelle il avait assisté la veille aux portes de la ville, là où les anciens siégeaient pour rendre la justice. Il avait vu le regard fuyant du riche marchand, la main trop prompte du soldat qui avait « escorté » le paysan hors de l’enceinte, sa plainte étouffée dans un grognement. La sentence était tombée, rapide, injuste, lourde comme une pierre sur une tombe fraîche. La loi ? On l’avait tordue comme une corde usée pour servir les puissants. Le droit de l’orphelin, la cause du faible ? Evaporés dans l’air brûlant.
Élyakim leva les yeux vers le Mont du Temple. La pierre blonde luisait, presque blanche sous le soleil impitoyable. *« L’assemblée divine. »* Une amertume lui monta à la gorge. Quelle assemblée ? Celle d’en haut, bien sûr. Mais une pensée insidieuse, presque blasphématoire, lui vint : et si le psaume parlait aussi de ceux d’en bas ? Ces juges, ces princes, ces rois, ces anciens à la porte de la ville qui portaient le manteau de l’autorité divine, qui étaient censés être les représentants de la justice de l’Éternel sur terre ? Ils siégeaient bien en une sorte d’assemblée. Ils jouaient aux dieux.
Il se leva, le rouleau à la main, et marcha sans but précis dans les ruelles en pente. L’odeur âcre de l’huile, des épices et de la sueur lui parvenait par bouffées. Il passait devant des maisons aux portes closes, devant des échoppes où le marchandage était une lutte à voix basse. Partout, il voyait les signes : la misère dans les yeux d’un enfant accroupi, la fierté blessée d’un artisan ruiné, la peur, toujours la peur, qui collait à la peau comme la poussière.
Son pas le conduisit, presque malgré lui, près des fondations du rempart nord, là où la ville semblait plus ancienne, plus lasse. Là, dans une niche ombragée à moitié effondrée, un vieil homme était assis. On disait de lui qu’il avait été prêtre, autrefois, avant de tomber en disgrâce pour avoir parlé trop fort. Maintenant, il mendiait des fragments de sagesse plus que du pain. Son nom était Joed. Ses yeux, d’un bleu délavé, fixèrent Élyakim.
— Tu portes un rouleau et un nuage sur le front, jeune homme. Lequel est le plus lourd ?
Élyakim s’accroupit près de lui. Sans vraiment savoir pourquoi, il lui lut les premiers versets du psaume, d’une voix basse que la rue couvrait presque.
— *« Jusqu’à quand jugerez-vous avec injustice et ferez-vous acception des méchants ? Rendez justice au faible et à l’orphelin, faites droit au malheureux et au pauvre, délivrez le faible et le nécessiteux, tirez-les de la main des méchants. »*
Joed resta silencieux un long moment, caressant une pierre lisse de son pouce usé.
— Tu vois, murmura-t-il enfin, sa voix rauque comme du gravier. Le psaume est une vision. Une vision de ce qui est… et de ce qui aurait dû être. L’Éternel convoque son conseil. Mais imagine, Élyakim. Imagine qu’Il regarde vers le bas, vers nos places, vers nos portes. Et qu’Il y voit son propre reflet, brisé. Des hommes qui se prennent pour des dieux, investis de Son nom, de Sa loi. Ils ont tous les attributs : la parole qui décide de la vie et de la mort, le pouvoir de lier et de délier, le respect qu’on leur doit. Mais ils ont oublié le cœur. Ils sont devenus des idoles de chair, vides.
Le vieil homme toussa, une quinte sèche qui le secoua.
— Alors Dieu parle. Et Sa voix n’est pas celle du tonnerre, pas encore. C’est d’abord celle d’un père déçu, d’un roi trahi. *« Ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils marchent dans les ténèbres. »* C’est pire que la méchanceté, vois-tu ? C’est l’incompétence de l’âme. Ils ont hérité de la lumière, et ils l’ont laissée s’éteindre. Alors les fondements de la terre chancellent. Tout devient instable. Quand la justice pourrit à sa source, tout le paysage moral tremble. Le riche n’est plus en sécurité, car sa richesse est bâtie sur du sable mouvant. Le pauvre n’a plus d’espoir, car même le ciel semble sourd.
Élyakim sentit un frisson malgré la chaleur. Les mots du vieil homme tissaient un lien terrible entre le texte ancien et la pierre brûlante sous ses sandales. Il revoyait le visage du juge de la veille, satisfait, repu, indifférent. Un dieu de pacotille, siégeant sur un trône de bois vermoulu.
— Et la fin ? demanda Élyakim, sa voix à peine audible. *« Lève-toi, ô Dieu, juge la terre ! Car toutes les nations t’appartiennent. »* Est-ce une malédiction ? Une prière ?
Joed ferma les yeux, son visage creusé par les ombres.
— C’est le souffle qui reste quand tout s’est effondré, dit-il. Quand les faux dieux sont démasqués, quand leur immortalité d’emprunt se révèle n’être que poussière – *« vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme un prince quelconque »* – il ne reste plus qu’une seule chose. L’attente. L’attente têtue, désespérée, que le vrai Dieu, le seul, Celui dont la justice est un feu et un abri, intervienne. Ce n’est pas une douce prière du soir. C’est un cri arraché du ventre de la création qui gémit. C’est reconnaître que sans Lui, tout jugement n’est que théâtre cruel. C’est lui crier : « À toi ! Tout est à toi ! Alors, agis ! »
Un silence tomba entre eux, peuplé des bruits de la ville : un âne qui brait, une querelle lointaine, le grincement d’une porte. La lumière avait tourné, allongeant les ombres. Le psaume n’était plus une suite de mots sur un parchemin. C’était un miroir tendu à la ville, à son temps, à son propre cœur peut-être. Élyakim se demandait quel dieu il servait, lui, scribe méticuleux des textes sacrés. Un dieu de routine, d’encre sèche et de rites vides ? Ou le Dieu vivant, dont la justice exigeait bien plus que de copier des mots – qui exigeait des yeux pour voir, une voix pour défendre, des mains pour relever ?
Il se releva, les membres ankylosés. Il salua Joed d’un signe de tête. Le vieil homme avait incliné le front sur sa poitrine, semblant dormir. En remontant vers sa maison, Élyakim regardait les visages autrement. Chaque regard fuyant, chaque épaule voûtée, chaque rire trop fort était un verset du psaume vivant, une plainte adressée à l’assemblée des dieux défaillants.
Et dans sa poitrine, une prière nouvelle, maladroite, commençait à germer, non plus celle d’un scribe, mais celle d’un homme : *« Lève-Toi. »* Pas pour anéantir, mais pour restaurer. Pour que la justice descende enfin des hauteurs célestes et imbibe cette terre poussiéreuse, pour qu’elle coule aux portes de la ville, fraîche comme l’eau du shiloah. Le psaume était devenu un combat. Et c’était à lui, maintenant, de choisir de quel côté il se tenait.




