Bible Sacrée

La Terre Tremble Devant Son Créateur

La terre était lourde ce jour-là. Une lourdeur qui n’était pas seulement celle de la chaleur cuivrée accrochée aux flancs des collines d’Égypte, mais celle, plus épaisse, du silence. Un silence étrange, tendu comme la peau d’un tambour, après les cris. On avait emporté les vases d’argent, d’or, les étoffes, et dans le cœur, un mélange de peur tenace et d’espoir fou. Juda, c’était un mot, une rumeur. Un lieu dont mes parents parlaient à voix basse, le soir, comme d’une promesse ancienne et un peu mythique. Et voilà que nous en étions devenus le peuple. Le peuple de Dieu. Cela sonnait trop grand pour nous, cette foule hagarde poussant des troupeaux et traînant des chariots grinçants.

La marche fut d’abord une longue traînée de poussière. Puis vint la barrière d’eau. Pas une étendue paisible, mais une muraille liquide, sombre, barrant tout l’horizon, avec cette odeur âcre d’algue et de mort. Derrière, on entendait déjà le grondement sourd, lointain mais se rapproçant : le charroi de Pharaon, le cliquetis du bronze. La panique, froide, commença à monter en vagues, plus terrible que la mer elle-même. Les hommes se taisaient, les femmes serraient les enfants contre leur poitrine. Moi, je regardais Moïse. Il se tenait droit, un bâton à la main, silhouette maigre contre l’immensité hostile. Il leva le bras. Ce ne fut pas un cri, mais un ordre murmuré vers le ciel. Et c’est alors que cela arriva.

La mer ne s’ouvrit pas avec un fracas dramatique. Ce fut plus inquiétant, plus prodigieux encore. Elle se mit à reculer. Comme un animal vivant pris de honte, elle se déroba, découvrant un lit de boue noirâtre, de rochers gluants, un chemin raviné par les courants secrets. Les eaux ne se tenaient pas en colonnes symétriques ; elles se figèrent en masses informes et tremblantes, comme retenues par une vitre invisible et courbe. Un vent d’est, brûlant et sec, s’engouffra dans le corridor, durcissant la vase sous nos pieds. La traversée se fit dans un bruit de clapotis contenu, de gargouillis étouffés sur nos côtés. On avançait au milieu d’un canyon liquide, les parois d’eau ténébreuse portant en leur flanc des poissons immobiles, l’œil rond. La création elle-même semblait avoir retenu son souffle, désobéissant à son ordre ancien pour laisser passer cette poignée d’esclaves.

Plus tard, bien plus tard, après les premières soifs et les premières plaintes dans l’aridité du désert, nous atteignîmes les contreforts. La terre ici était différente, déchirée, osseuse. Les montagnes n’étaient pas des décors paisibles. Elles veillaient. Et quand l’arche de l’alliance, ce coffre de bois recouvert d’or contenant la Loi à naître, fut portée en avant du peuple, il se produisit quelque chose que je n’oublierai jamais. Les collines, ces masses éternelles et indifférentes, se mirent à tressaillir. Ce n’était pas un tremblement de terre. C’était un sursaut. Comme un vieux roi surpris dans son sommeil, le rocher eut un haut-le-corps. À mes pieds, des cailloux roulèrent, non pas en bas, mais sur le côté, comme pour s’écarter. Les grands pics, là-bas, eurent un mouvement de recul, imperceptible à l’œil mais sensible à l’âme. La terre tout entière, de la mer au désert, reconnaissait son Maître. Elle, l’ancienne, la solide, pliait l’échine devant Celui qui l’avait tirée du néant. Et nous, au milieu, n’étions que les témoins tremblants de cette intimité terrible.

Le psaume est bref. Il condense en quelques lignes cette déchirure du monde naturel. Il dit : « La mer le vit et s’enfuit, le Jourdain retourna en arrière ; les montagnes sautèrent comme des béliers, les collines comme des agneaux. » Il a raison. Mais il omet l’odeur de la boue séchée, la sensation du sol durci sous la sandale, le silence de poisson dans la paroi d’eau, et cette étrange conviction, enfantine et profonde, qui m’étreignit en voyant les montagnes tressaillir : rien n’est inanimé. Tout est en attente. Tout, de la plus petite source au plus haut sommet, reconnaît la voix de son Créateur. Elle l’attend, parfois avec crainte, parfois avec un bond de joie sauvage, comme les collines, ces agneaux des hauteurs, le jour où Dieu marcha au milieu de son peuple.

Et parfois, dans le silence d’une nuit étoilée au désert, je me demande si nous, le peuple élu, nous avons vraiment compris ce que les pierres, elles, avaient perçu en un instant.

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