Le soleil de la neuvième heure frappait les pierres de Jérusalem, transformant la poussière en une fine brume dorée. Ézéchias s’appuyait contre le mur, à l’ombre d’une porte, les mains crevassées par les années et le travail. En bas, dans la vallée, il voyait le flot des gens se presser vers les portes avant leur fermeture. Des marchands avec leurs ânes chargés, des soldats romains à l’armure luisante de sueur, des prêtres pressés, le regard ailleurs.
Il respira lentement, l’air chaud lui rappelant l’odeur de l’atelier de poterie qu’il avait tenu si longtemps. Maintenant, ses doigts ne pouvaient plus façonner l’argile avec la même précision. Ses fils étaient partis au nord, vers Tibériade. Sa femme reposait sous un tas de pierres blanches, là-haut, près du mont des Oliviers. Il restait lui, et le souvenir tenace de promesses faites autrefois, dans sa jeunesse, alors qu’il écoutait la lecture des psaumes à la synagogue.
Un tumulte le tira de sa rêverie. Un cortège approchait, mené par un officier romain juché sur un cheval dont le poil luisait comme du métal. Des hommes en toge fine discutaient avec animation, des gestes larges soulignant des paroles qu’Ézéchias ne pouvait entendre. L’un d’eux, un visage connu, un membre du Sanhédrin, promettait quelque chose à l’officier en désignant un bâtiment en construction. « Tout sera achevé à temps pour la visite du procurateur, j’y veillerai personnellement », disait sa bouche, tandis que ses yeux, froids et calculateurs, parcouraient la foule avec mépris.
Ézéchias détourna le regard. C’était cela, les puissants. Leurs projets s’étendaient comme des ombres portées, mais lui avait appris que l’ombre disparaît avec le soleil. Combien de patrons, de princes, d’hommes influents avait-il vus briller puis s’éteindre ? Leurs noms s’oubliaient, leurs œuvres tombaient en poussière, ou pire, étaient détournées par d’autres. Leurs souffles à eux s’éteignaient, et ils retournaient à la terre. Et leurs pensées, alors ? Elles périssaient avec eux.
Il ferma les yeux un instant. Dans le noir derrière ses paupières, une autre scène se superposait au bruit de la rue. C’était des années plus tôt, pendant les terribles sécheresses. Lui et Rivka, sa femme, assis sur le seuil, regardant le ciel vide. Un cri avait retenti. Anna, leur voisine, veuve depuis peu, pleurait devant une jarre presque vide. Sans un mot, Rivka s’était levée, était rentrée, et avait ressorti la moitié de leur propre réserve de farine. Elle n’avait rien dit de grand, juste un « Le Dieu de Jacob y pourvoira », prononcé d’une voix si simple, si certaine.
Ce Dieu-là. Celui qui garde la vérité pour toujours. Celui qui n’était pas une idée, mais une présence. Une présence qui faisait des choses.
Ézéchias rouvrit les yeux. Son regard glissa vers le quartier bas, près de la fontaine de Siloé. Là, il savait qu’habitaient des veuves comme Anna. Il y avait aussi Yonathan, l’aveugle-né qui mendiait près du réservoir, et qui racontait à qui voulait l’entendre l’histoire extraordinaire de l’homme qui lui avait rendu la vue avec de la boue et une piscine. Des histoires folles. Mais Ézéchias le croyait. Parce que le Dieu de Jacob était justement ce genre de Dieu : un Dieu qui fabriquait des yeux avec de la boue. Un créateur. Un réparateur.
Un soupir, qui n’était pas tout à fait de la fatigue, lui échappa. Il pensa aux étrangers, ces familles de la Diaspora revenues pour les fêtes, perdus dans la cité, scrutant les enseignes en grec. La Loi disait de les protéger, de les aimer. Elle disait aussi de soutenir l’orphelin et la veuve. C’était la politique de ce Roi-là, à l’envers de toutes les autres. Son trône n’était pas en marbre, mais dans le cœur de ceux qui lui faisaient confiance. Sa puissance ne se mesurait pas en légions, mais en pains partagés, en regards rendus, en étrangers accueillis.
Le cortège romain était passé maintenant. La poussière retombait lentement. Dans le silence relatif, Ézéchias entendit le chant lointain des Lévites qui commençaient les préparatifs pour l’offrande du soir. Une mélopie traînante, pleine de gravité.
Soudain, une pensée claire, aussi nette qu’un galet poli par le torrent, émergea en lui. Elle n’était pas joyeuse, mais elle était solide, ancrée dans la roche de l’expérience. Toute sa vie, il avait cherché un appui. Dans sa force jeune, dans son habileté d’artisan, dans les projets pour ses fils, dans la stabilité de son foyer. Tout cela était bon. Mais tout cela était aussi passager, fragile comme une jarre non cuite. Le vrai appui, l’appui qui ne tremblait pas quand la terre tremblait, qui ne fuyait pas quand la sécheresse venait, qui ne mourait pas quand le corps mourait… cet appui-là était ailleurs. Il était en l’Éternel, le Dieu de Jacob.
Un sourire creusa les rides profondes de son visage. Ce n’était pas un sourire de gaieté légère, mais de reconnaissance têtue, gagnée à la sueur et aux larmes. L’Éternel règne à jamais. Ton Dieu, ô Sion, d’âge en âge.
Le soleil baissait, allongeant les ombres. Bientôt, le shabbat viendrait. Ézéchias se poussa péniblement du mur, sentant ses genoux rouillés protester. Il prit son bâton. Il n’avait pas de cortège, pas de projets grandioses, pas de promesses à faire à des officiers romains. Mais il avait un chemin à faire jusqu’à sa petite chambre. Et en marchant, lentement, en évitant les pierres branlantes du pavement, il se mit à murmurer, pour lui seul, une vieille chanson. Une chanson de confiance. Une chanson qui était un acte de résistance contre le néant, contre l’oubli, contre l’échec final de tous les princes.
Et cette chanson, dans le crépuscule qui tombait sur Jérusalem, était plus réelle que la pourpre des Romains, et plus durable que le marbre des palais. C’était la louange d’un homme qui n’avait plus rien à perdre, et qui avait tout trouvé.




