La chaleur de Jérusalem, en cet après-midi lourd, était une présence palpable. Elle ondulait au-dessus des pierres blanches des maisons, alourdissait l’air, imprégnant les vêtements de laine et les pensées mêmes d’une torpeur moite. Ézéchiel, assis dans la pénombre fraîche de sa cour, sentait cette chaleur comme un manteau de plomb posé sur la ville. L’odeur de la poussière, du pain cuit trop vite et d’un relent d’égout montant des vallées environnantes se mêlait en un parfum familier de déclin.
C’est alors qu’ils arrivèrent. Des pas traînants dans la ruelle, un murmure d’étoffes riches frottant la pierre. Des anciens du peuple. Ils se présentèrent sous l’auvent, leurs silhouettes découpant la lumière crue du dehors. Leurs visages étaient graves, empreints d’une solennité étudiée. Ils s’assirent face à lui avec un respect de façade, les mains posées sur les genoux, attentifs. Ils étaient venus consulter l’Éternel par son intermédiaire. La scène aurait pu être édifiante, un retour à la piété d’antan.
Mais quelque chose clochait. Une dissonance. Ézéchiel les observait sans rien dire, laissant le silence s’installer, un silence que la chaleur rendait plus épais encore. Il fixait leurs yeux, mais voyait au-delà. Ce n’était pas dans leurs paroles qu’il fallait chercher la vérité, elles n’étaient pas encore prononcées. C’était dans le vide autour d’eux, dans cette manière qu’ils avaient de porter leur dignité comme un masque. Et soudain, la parole de l’Éternel tomba en lui, non comme un tonnerre, mais comme une certitude glaciale qui transperça la torpeur du jour.
« Fils d’homme, ces hommes ont dressé leurs idoles dans leur cœur. »
La phrase résonna dans son crâne avant de trouver sa voix. Ces notables, ces piliers apparents de la communauté, portaient en eux une faille cachée. Leur cœur, ce sanctuaire intime, était encombré d’autres autels. Des idoles de pierre, certes, mais aussi des idoles de pouvoir, de sécurité, de compromis avec Babylone ou avec les vieux dieux cananéens dont les rituels secrets promettaient la prospérité. Ils croyaient pouvoir approcher le prophète, et à travers lui Dieu lui-même, tout en gardant ces amours clandestines au plus profond d’eux-mêmes. Ils voulaient la bénédiction sans le renoncement, la parole divine sans la conversion.
Ézéchiel sentit un feu lui échauffer la poitrine. Il se leva, et sa voix, lorsqu’elle sortit, était sèche et tranchante comme un silex.
« Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : Tout homme de la maison d’Israël qui dresse ses idoles dans son cœur et place devant sa face le scandale de son iniquité, et qui vient vers le prophète… Moi, l’Éternel, je lui répondrai moi-même à cause de la multitude de ses idoles. »
Les visages des anciens se figèrent. La piété feinte se craquela, laissant entrevoir de l’inquiétude, puis de la défiance. L’un d’eux, un homme aux joues creuses et à la barbe soigneusement taillée, ouvrit la bouche pour protester, mais le prophète ne lui en laissa pas le temps.
« C’est afin de saisir par leur propre cœur la maison d’Israël, reprit Ézéchiel, les mots coulant maintenant avec une force irrésistible. Ils se sont tous éloignés de moi par leurs idoles. Alors dis-leur : “Ainsi parle l’Éternel : Revenez ! Détournez-vous de vos idoles, et de toutes vos abominations, détournez votre face.” »
Il y eut un nouveau silence, mais celui-ci était électrique, chargé d’un défi muet. Leur retour n’était pas un mouvement du cœur, mais une démarche calculée. Ils étaient venus chercher une assurance, un oracle de paix, peut-être une confirmation que Dieu protégerait Jérusalem malgré tout. Ils se heurtaient à un mur.
Et la parole en lui se fit plus terrible, décrivant le jugement qui serait la seule réponse possible à une telle duplicité. L’Éternel ne se laisserait pas instrumentaliser. Si un prophète, séduit lui-même, leur donnait une réponse complaisante, le châtiment atteindrait et le prophète et celui qui le consultait. L’illusion serait dissipée dans la violence.
« Car ils m’ont été infidèles, leur séduction fut une brèche dans le mur, murmura Ézéchiel, comme pour lui-même, avant de hausser de nouveau le ton vers les hommes pétrifiés devant lui. C’est pourquoi j’ai décrété la ruine. »
Puis vint l’évocation des quatre fléaux : l’épée, la famine, les bêtes féroces, la peste. Des images atroces défilaient, non comme des menaces vagues, mais comme la conséquence inéluctable d’une loi brisée. Il parla d’un pays frappé, où même trois justes légendaires – un Noé, un Daniel, un Job – ne pourraient sauver que leur propre vie, tant la pourriture était devenue générale. Leur justice, solitaire, serait comme un îlot au milieu d’un déluge de feu. Elle témoignerait de la sainteté de Dieu, non de la miséricorde envers une génération pervertie.
« Et ils porteront leur punition, conclut-il, la voix soudain éteinte, rauque. Alors vous saurez que moi, l’Éternel, je n’ai pas agi sans cause. »
Les anciens s’étaient levés. Plus de gravité étudiée, seulement une pâleur mauvaise et de la peur. La consultation était terminée. Ils étaient venus chercher une parole et repartaient avec un arrêt de mort sur toute une nation. Ils se retirèrent sans un mot, leurs pas pressés maintenant, fuyant l’ombre de la cour pour la lumière aveuglante et hostile de la rue.
Ézéchiel les regarda partir. La chaleur était toujours là, étouffante. L’odeur de poussière et de fin du monde aussi. Un goût de cendre lui emplissait la bouche. Il était désertique, ce moment après la parole donnée. Il savait que le message ne ramènerait probablement personne. Il était une pierre d’achoppement, une mise à nu. Mais dans cette exactitude terrible résidait aussi une forme terrible de fidélité. L’Éternel ne pactisait pas avec les idoles du cœur. Même dans le jugement, il se révélait. C’était une connaissance amère, qui laissait le prophète assis dans la pénombre, seul avec le poids d’un Dieu trop saint pour être apprivoisé, et d’un peuple trop sourd pour être sauvé. Le soleil, implacable, frappait les pierres dehors, annonçant les sécheresses à venir.




