L’ombre du rocher était fraîche, une caresse sur la peau brûlée par le soleil. Je m’y tenais assis, les yeux perdus sur l’étendue ocre et pierreuse qui se déployait jusqu’aux montagnes lointaines, striées de pourpre. Le désert. Toujours le désert. Il n’y a pas de lieu plus parlant pour méditer sur la fidélité et l’infidélité, sur la maison construite et la maison délaissée.
Le parchemin reposait sur mes genoux, les mots de l’épître aux Hébreux semblant palpiter sous la lumière crue. « C’est pourquoi, frères saints, qui avez part à la vocation céleste, considérez l’apôtre et le grand prêtre de la foi que nous professons, Jésus… » Ma pensée dérivait, non vers des concepts abstraits, mais vers des visages, des pierres, un chemin poussiéreux.
Moïse. L’homme de la fidélité dans la maison de Dieu. Je le voyais, non pas dans la gloire du Sinaï entouré d’éclairs, mais plus tard, bien plus tard, usé, la barbe grise, le regard empreint d’une lassitude infinie. Il était là, debout face à un peuple dont le murmure était devenu un grondement permanent, un bruit de fond à leur existence. Il avait tout donné. Il avait intercédé jusqu’à l’épuisement, porté leur rébellion comme un fardeau sur ses épaules courbées. Fidèle. « *Il l’a été comme serviteur, pour témoigner de ce qui devait être annoncé.* » La phrase prenait vie. Sa fidélité n’était pas une fin en soi. Elle pointait, comme une ombre portée par le soleil couchant, vers une autre réalité, une autre présence. Il était le gardien, le régisseur, dans la maison de Dieu. Mais la maison n’était pas à lui.
Et puis, il y avait Jésus. Le contraste n’était pas dans la valeur, mais dans l’identité. On ne pouvait les comparer qu’en comprenant cette différence fondamentale. Moïse dans la maison. Jésus sur la maison. La nuance était tout. Je fermais les yeux, et j’entendais presque sa voix, non pas tonnante, mais étrangement douce, usée par l’amour : « *Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés.* » Ce n’était pas l’appel d’un serviteur, même le plus dévoué. C’était l’appel du fils, de celui qui a construit la maison de ses propres mains, qui en connaît chaque pierre, chaque fissure, chaque recoin obscur. Moïse montrait le chemin de l’obéissance de l’intérieur. Jésus, lui, *était* le chemin. Il était le fondement, la clé de voûte, et le toit abritant tout à la fois. Sa fidélité n’était pas un service rendu ; c’était l’expression même de sa nature. Il était fidèle à lui-même, à sa mission, au Père, d’une fidélité organique et totale, comme le cep est fidèle à porter le sarment.
Le vent se leva, soulevant un tourbillon de sable fin qui dansa un instant avant de retomber. Mon esprit suivit ce mouvement, descendant des hauteurs de cette comparaison vers la plaine aride de l’avertissement. « *Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.* » La phrase résonnait avec un écho ancien, terrible. Elle me ramenait à Massa, à Meriba. Ces noms étaient comme des cicatrices sur la mémoire d’Israël. Je les imaginais, ces hommes, ces femmes, les enfants traînant les pieds dans la poussière. La soif. Toujours la soif. La peur qui ronge, plus tenace que la faim. Et devant le rocher qui allait pourtant donner son eau, devant le miracle à portée de main, leur cœur s’était ratatiné, durci comme une pierre chauffée à blanc. Ils avaient *mis à l’épreuve* Dieu. Ils avaient transformé le désert, lieu de dépendance et de rencontre, en un laboratoire de défiance. « *Ils ont toujours erré dans leurs cœurs.* » Ce n’était pas une erreur de chemin, c’était une errance intérieure, bien plus grave. Leurs pieds suivaient Moïse, mais leurs cœurs tournaient en rond, prisonniers de l’Égypte qu’ils portaient en eux.
Et le pire fut le murmure. Ce doux poison. « *Sont-ils seulement pour tomber dans le désert ?* » La question, lancinante, était une négation déguisée de la promesse. Elle sapait tout. Elle révélait une incrédulité fondamentale, un refus de croire que Celui qui avait ouvert la mer pouvait aussi ouvrir un rocher, et au-delà, faire entrer dans le repos.
Le repos. Ce mot, dans l’épître, sonnait comme une cloche lointaine et mélancolique. Ce n’était pas seulement la terre de Canaan, avec ses vignes et ses figuiers. C’était autre chose, quelque chose que Josué lui-même n’avait pas pu donner. Un repos de l’âme. Un arrêt de la révolte intérieure. La fin de l’errance du cœur. Et l’avertissement me transperçait, moi, aujourd’hui, à l’ombre de ce rocher. Ce n’était pas un cours d’histoire. C’était un miroir. « *Prenez garde, frères, qu’il n’y ait en aucun de vous un cœur mauvais d’incrédulité, au point de vous détourner du Dieu vivant.* » L’incrédulité n’était pas un doute intellectuel. C’était une force active, un venin qui *détournait*. Elle ne laissait pas immobile ; elle faisait rebrousser chemin, lentement, insidieusement, vers une autre forme d’esclavage.
Le soleil commençait sa descente, teintant le désert d’or et d’ombre longue. Je roulai le parchemin, le serrant dans ma main. La leçon était là, amère et salutaire. Tout tenait dans ce « aujourd’hui ». L’époque des miracles spectaculaires était peut-être révolue, mais la voix, elle, persistait. Elle parlait dans la sainte étrangeté des Écritures, dans la communion des frères et sœurs, dans le silence de la prière. Le danger n’était plus de se révolter contre un rocher à frapper, mais de laisser son cœur, sous les tracas quotidiens, sous les déceptions ou la tiédeur, devenir peu à peu cette terre aride et imperméable de Massa. De cesser d’écouter. De cesser de croire que le Fils, sur la maison, veillait encore, et que son repos était toujours offert.
Je me levai, les articulations un peu raides. Le vent avait cessé. Dans le calme revenu, il me sembla entendre, non pas une voix tonitruante, mais un appel ténu, patient, qui traversait les siècles depuis le désert jusqu’à mon propre cœur. Un appel à la confiance. À entrer. Aujourd’hui.




