La pierre était rude sous mes genoux. Un petit matin frisquet, comme il y en a souvent ici, sur cette île où Rome exile ceux qui dérangent. Patmos. Le mot sonne creux, comme un caillou dans un seau de fer. La mer Égée, tout autour, n’est pas ce bleu joyeux des récits des navigateurs. À cette heure, elle est d’un gris d’acier, froide, indifférente. Elle murmure contre les rochers avec une patience usante. Je prie, mais les mots me viennent avec difficulté. Ils sont usés, eux aussi. Usés par l’attente, par l’absence, par le souvenir cuisant des frères disparus, des Églises là-bas, en Asie, qui tremblent comme des flammes sous le vent.
Je me souviens de leurs visages. Ceux d’Éphèse, travaillés par les doutes. Ceux de Smyrne, pauvres et fiers. Ceux de Pergame, qui résistent là où siège l’ombre du trône de Satan. La prière, dans ma bouche, a le goût du sel et de l’inquiétude.
C’est alors que cela arrive. Pas comme une tempête. Plutôt comme un silence qui se fait plus profond que tous les autres. Le murmure de la mer s’efface. Le vent semble retenir son souffle. Et une voix, derrière moi. Une voix qui n’est pas un son, mais qui est pourtant plus claire qu’un coup de trompette. Une voix de grandes eaux, grondante, profonde, qui ne vient pas de l’extérieur mais qui résonne dans les os, dans la cavité de la poitrine.
Je me retourne. Et je tombe. Pas de frayeur soudaine, non. C’est comme si mes jambes cessaient d’exister. Je tombe comme un vêtement vide. Face contre le sol pierreux. La force qui émane de ce que je vois n’est pas hostile, elle est simplement insoutenable. Comme regarder le soleil en face. C’est une évidence physique : je ne suis pas à la hauteur de ce lieu, de cet instant.
Ce que je vois… comment le dire avec des mots usés par les hommes ? Il est là, au milieu de sept chandeliers d’or. Ce ne sont pas des objets de culte, nets et polis. Ils brûlent d’une flamme droite, vive, sans fumée. Et Lui se tient parmi eux. Un Fils d’homme, c’est la première pensée qui me vient, chancelante. Vêtu d’une longue robe qui tombe jusqu’aux pieds. Pas une robe de cérémonie, mais une tunique simple, pourtant d’une blancheur qui fait mal aux yeux. Une blancheur qui n’est pas de la neige ou du lin, mais celle de la lumière pure, tissée.
Une ceinture d’or, non pas sur la taille, mais sur la poitrine. La poitrine. Le lieu du cœur, des sentiments. Là, c’est de l’or fin, travaillé, qui ceint la force et la majesté.
Sa tête, ses cheveux. Blancs. D’une blancheur de laine éclatante, oui, comme la neige sur les hauts sommets au plein soleil. Mais ce n’est pas la blancheur de l’âge, c’est celle de l’antériorité, de l’éternité. Une chevelure qui est une cascade de lumière pâle.
Ses yeux. C’est par eux que la peur revient, une peur mêlée d’un désir fou de les fuir et de ne plus jamais regarder autre chose. Une flamme. Une flamme pure. On dit parfois « des yeux perçants » ; ceux-ci sont des brasiers. Ils voient tout. Ils voient à travers la pierre, à travers la chair, à travers les années. Ils voient Patmos, l’Égée, l’Asie, Rome, les cœurs, les cachotteries, les lâchetés, les amours fidèles. Rien ne leur est caché. Sous ce regard, on est nu. Complètement nu.
Ses pieds, semblables à de l’airain fin, comme s’il sortait d’une fournaise. L’airain, le métal du jugement, de l’épreuve. Des pieds qui ont écrasé le serpent, qui ont marché sur nos sentiers poussiéreux, et qui portent maintenant la marque du feu divin. Ils sont solides, inébranlables. L’univers tremble, pas ces pieds-là.
Sa voix, de nouveau. Elle n’a pas cessé, en fait. Elle est comme le son de la voix derrière moi, ce torrent puissant, mais maintenant elle sort de Lui, elle se mêle au bruissement des flammes des chandeliers. Elle est multiple et une.
Et dans sa main droite, sept étoiles. Pas des symboles flous. Des étoiles. Des globes de lumière froide et vive, captives dans sa paume, qui ne brûle pas. Elles tournent lentement, paresseusement presque, comme des joyaux célestes qu’Il tiendrait avec une tendre autorité. De sa bouche sort une épée aiguë, à deux tranchants. Ce n’est pas une arme brandie. Elle *sort* de sa bouche. Sa parole est cette épée. Tranchante, séparant tout : l’âme de l’esprit, les jointures des os, les pensées des intentions. Une parole qui n’est pas commentaire, mais action. Création et jugement.
Son visage… son visage est comme le soleil quand il brille dans sa force. Impossible à fixer. Une radiation qui est vie, chaleur, mais qui, de trop près, consume. Je baisse la tête, je la presse contre la terre froide. L’odeur de la poussière, de l’herbe rare, me ramène à moi, Jean, le vieil homme brisé, sur une île prison.
Et c’est alors qu’Il pose sa main sur moi. Sa droite, celle qui tient les étoiles. Je sens le contact. Ce n’est pas le toucher brûlant que j’aurais craint. C’est ferme, réel, lourd d’une présence qui soutient plus qu’elle n’écrase. « N’aie pas peur. » Les mots ne sont pas consolateurs, ils sont constitutifs. Ils *font* que la peur se retire, non comme une marée, mais comme une toile déchirée. « Je suis le Premier et le Dernier, le Vivant. J’étais mort, et voici, je suis vivant aux siècles des siècles. Je tiens les clés de la mort et du séjour des morts. »
Le son des grandes eaux est toujours là, en fond, mais les paroles sont claires, distinctes. Elles s’impriment. Elles remplacent la terreur par une crainte révérencielle, un étonnement sans fin.
« Écris ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite. Le mystère des sept étoiles que tu as vues dans ma main droite, et des sept chandeliers d’or. Les sept étoiles sont les anges des sept Églises. Et les sept chandeliers sont les sept Églises. »
La vision ne s’est pas évanouie. Elle s’est, d’une certaine manière, intégrée. Elle brûle maintenant à l’intérieur. La main s’est retirée, mais sa marque est là, comme une chaleur résiduelle dans mon épaule. Je me relève. Lentement. Les genoux me font mal, le corps est lourd, vieux, fatigué. Mais quelque chose est changé. La mer a retrouvé son murmure. Le jour s’est levé, un jour pâle sur Patmos. Mais je sais, maintenant. Je sais qu’Il marche, au milieu des chandeliers. Au milieu des Églises. Avec ses yeux de flamme, ses pieds d’airain, son épée-parole. Il voit. Il connaît. Il est là.
Et je dois écrire. Pas avec des envolées lyriques. Mais avec les mots tremblants d’un homme qui a vu, qui a été terrassé, et qu’on a relevé. Pour eux. Pour les Églises. Pour ceux qui, comme moi, attendent, et qui ont oublié que l’Attendu est, déjà, au milieu d’eux.




