Le vent descendait des hauteurs du Nebo avec une fraîcheur inhabituelle pour la saison. Il portait l’odeur sèche du désert, celle de la poussière et du silex, mais aussi, par bouffées soudaines, un souffle lointain et humide, une promesse. Moïse sentit cette promesse avant de la voir. Ses pieds, calleux et crevassés par des décennies de marche, trouvaient un appui moins hostile sur le rocher. Sous sa paume, la pierre n’était plus brûlante mais tiède, comme une chose vivante qui se réveille.
La montée avait été longue. Chaque pas était un souvenir. Ici, son bâton avait frappé le rocher, pas une fois, mais deux, dans un moment d’impatience qui résonnait encore dans ses os. Là, il avait entendu les murmures, non pas du peuple, mais de son propre cœur, plein de doutes. Maintenant, le silence régnait, un silence immense, tissé par le sifflement du vent et le battement sourd de son sang dans ses tempes. Cent vingt ans. Le chiffre lui était étranger. Son corps le connaissait bien, lui, avec ses articulations raides, sa vue qui devinait plus qu’elle ne voyait les détails lointains. Pourtant, en cet instant, une vigueur étrange l’habitait, non pas celle de la jeunesse, mais celle d’un achèvement.
Il atteignit le sommet. Le monde bascula.
Devant lui, non pas un paysage, mais une tapisserie déployée par une main divine. Ce n’était pas une vision de l’esprit, c’était une réalité offerte, dense, charnelle. Au nord, les contreforts neigeux de l’Hermon découpaient des dents pâles dans le ciel bleu profond. Ses yeux, voilés par l’âge, distinguaient pourtant l’ombre violacée des forêts de Galaad, comme une couverture jetée sur des collines endormies. Plus au sud, la plaine. La plaine de Jéricho. Elle ondulait, verte et dorée, parsemée de taches sombres qui étaient des bosquets de palmiers. Il crut entendre, porté par ce vent improbable, le murmure de l’eau. Le Jourdain. Il le devina plus qu’il ne le vit, un serpent d’argent et de vert sinuant dans la lumière du soir.
Et Jéricho. La ville était là, ses murailles épaisses dessinant un ovale pâle dans la verdure. Ce n’était pas une forteresse menaçante, pas encore. C’était une simple tache d’ocre, un détail dans la vastitude du don. Son cœur se serra, non d’amertume, mais d’une gratitude si violente qu’elle lui coupa le souffle. Chaque vallée, chaque coteau, chaque filet d’eau qui brillait au crépuscule lui était nommé, non par une voix extérieure, mais par une connaissance immédiate, infuse, comme si la terre elle-même chuchotait son histoire à son âme.
« De Dan à Beer-Sheba… » murmura-t-il, et les mots, usés par des siècles de promesses, prenaient chair devant lui.
La fatigue le quitta totalement. Il ne sentait plus la roche sous lui, plus le poids des années. Il était pure contemplation. Cette terre, il l’avait portée dans son cœur plus lourdement que les tablettes de la Loi. Il l’avait rêvée dans la fournaise du Sinaï, invoquée dans l’aridité de Paran, pleurée aux portes de Qadesh. La voilà. Elle n’était pas un mirage. Elle palpait sous la caresse du vent du soir. Il tendit la main, non pour saisir, mais pour bénir. Un geste lent, lourd de toute une vie de combat et d’intercession.
Puis, doucement, la lumière changea. Le soleil, bas sur l’horizon ouest, noya la terre promise dans des flots d’or et de pourpre. Les ombres s’allongèrent, avalant les vallées, grimpant vers lui. Une paix absolue, plus profonde que tout repos, l’enveloppa. C’était une paix qui n’était pas l’absence de guerre, mais la plénitude de l’accomplissement. Il avait conduit, il avait transmis. La Loi était donnée. Josué était prêt, son esprit empreint d’une sagesse nouvelle. Le peuple, malgré ses faiblesses, tenait l’alliance dans ses mains tremblantes.
Le crépuscule s’épaissit. Un à un, les étoiles s’allumèrent au-dessus de sa tête, indifférentes et magnifiques. Le vent tomba. Dans le silence revenu, Moïse s’allongea sur le rocher, comme on se couche dans le lit préparé depuis longtemps. Sa dernière pensée ne fut pas pour l’eau interdite de Meriba, ni pour les regrets. Elle fut pour la face de l’Eternel, qu’il avait entrevue dans l’obscurité du tabernacle, et qui à présent l’accueillait dans une lumière sans ombre. Son dernier souffle se confondit avec la nuit fraîche du Nebo.
Il s’endormit.
Et l’Eternel l’ensevelit, dans la vallée, en face de Beth-Peor. Personne n’a jamais su l’emplacement de sa tombe. Le rocher ne garda aucune trace, le sable ne marqua aucune fosse. Moïse disparut dans le sein de cette terre qu’il n’avait pas foulée, devenant à jamais une part de son mystère.
En bas, dans la plaine de Moab, le peuple attendait. Trente jours de deuil passèrent, lourds de chants et de silences. Les yeux étaient rougis, les cœurs meurtris. Mais lorsque les pleurs cessèrent, les gens levèrent les yeux vers les collines. Et ils virent Josué. Ce n’était plus le jeune assistant timide. Une fermeté nouvelle rayonnait de son visage. L’esprit de sagesse qui avait habité Moïse reposait maintenant sur lui, différemment, comme la même flamme dans un nouveau foyer. Les gens sentirent, confusément, que la promesse n’était pas morte avec le prophète. Elle était là, devant eux, vivante, exigeante, les appelant à traverser le fleuve.
Le vent se leva de nouveau sur le Nebo, balayant la crête déserte. Il n’emportait que l’écho d’une présence et la mémoire d’une vision. En bas, la Terre Promise attendait, baignée par la première lumière de l’aube. L’histoire, à présent, tournait une page. Elle était entre leurs mains.




