Bible Sacrée

L’humiliation du roi sur le chemin de l’exil

Le chemin sentait la poussière chaude et la sueur aigre. Ce n’était plus une fuite, c’était une lente dégringolade. David, les pieds enflés dans des sandales couvertes de la poudre blanche du chemin, avançait en tête de ce qui restait de sa cour. Le soleil, implacable, tapait sur les nuques courbées. Devant eux, l’Olivier se dressait, sombre et touffu, comme une tache d’encre sur le parchemin brûlé des collines. On l’appelait la montée, mais pour lui, c’était une descente. Chaque pas l’éloignait de Jérusalem, et chaque souffle lui rappelait le rire étouffé d’Absalom prenant possession des salles froides du palais.

Il s’arrêta un instant, une main sur le tronc rugueux d’un pin rachitique. Le souffle court. Autour de lui, les murmures, les pleurs étouffés des femmes, le cliquetis des armes sur les armures de cuir. Tous ces visages levés vers le sien, cherchant un espoir qu’il ne sentait plus en lui. Il ferma les yeux et vit, comme une brûlure, l’image de l’arche restée dans la ville. Il l’avait renvoyée. Un acte de foi, ou de résignation ? « Si je trouve grâce aux yeux de l’Éternel, il me ramènera », avait-il dit au prêtre Tsadok. Les mots lui parvenaient maintenant lointains, comme prononcés par un autre.

C’est alors qu’ils le virent.

Un homme descendait de la hauteur de Bahurim, du côté du village. Il avançait d’un pas décidé, presque dansant, suivant la courbe du chemin. Une silhouette maigre, vêtue d’un simple pagne, les cheveux en désordre. Dans la lumière crue, David crut d’abord à un paysan. Puis il distingua les cailloux. L’homme en remplissait le pan de son vêtement relevé, d’un geste méthodique, comme on moissonne. Et il chantonnait, une mélopeé traînante et fausse qui précédait le sens des mots.

Il s’appelait Shimeï, fils de Guéra, du clan de Saül. David le reconnut, et une lassitude plus grande encore l’envahit.

Shimeï s’approcha, à portée de voix, mais hors de portée de lance. Son visage était creusé par une haine vieille comme un règne. Il commença à crier, et sa voix, stridente, fendit l’air lourd.

« Va-t’en ! Va-t’en, homme de sang ! Vaurien ! L’Éternel fait retomber sur toi tout le sang de la maison de Saül, à la place duquel tu as régné. Et l’Éternel a livré le royaume entre les mains de ton fils Absalom. Te voilà dans ton malheur, car tu es un homme de sang ! »

Les mots frappaient comme les cailloux qu’il se mit à lancer. Ils n’étaient pas gros, mais ils visaient juste. L’un d’eux heurta l’épaule de David avec un bruit mat. Un autre siffla près de son oreille. La poussière soulevée par les pierres qui frappaient le sol se mêlait à celle du chemin. Shimeï avançait en crabe, tel un chien hargneux qui aboie et recule, insaisissable. Sa frénésie était terrifiante de constance.

À côté de David, Abishaï, le neveu au sang bouillant, rugit. Son visage était devenu cramoisi. « Pourquoi ce chien mort insulterait-il le roi, mon seigneur ? Laisse-moi passer, que je lui tranche la tête ! »

David, sans détourner les yeux de Shimeï qui continuait son ignoble sérénade, leva une main lourde. « Qu’ai-je à faire avec vous, fils de Tserouja ? S’il insulte, c’est que l’Éternel lui a dit : “Insulte David.” Qui donc pourrait lui dire : “Pourquoi agis-tu ainsi ?” »

La résignation dans sa voix avait la froideur du métal. Ce n’était pas de la faiblesse, mais un terrible abandon à une justice qui le dépassait. Il regardait Shimeï, et au-delà de lui, il voyait le spectre de Saül, d’Abner, d’Urie le Hittite… Une procession de visages pâles que sa conscience, aiguisée par les années, ne chassait plus. « Voici, mon fils, qui est sorti de mes entrailles, en veut à ma vie. À plus forte raison ce Benjaminite ! Laissez-le, qu’il insulte. Peut-être que l’Éternel verra ma détresse, et qu’il me rendra le bien en retour de sa malédiction aujourd’hui. »

Ils continuèrent ainsi, sous une pluie d’injures et de cailloux, sur ce chemin qui montait toujours. Shimeï les suivait sur le flanc de la colline, jetant ses pierres et sa haine, sa silhouette grotesque et pathétique se découpant contre le ciel pâle. David marchait, la tête basse, recevant l’opprobre comme une pénitence. La poussière collait à la sueur sur son front, le soleil brûlait sa nuque dégarnie. Chaque insulte de Shimeï était comme un clou enfoncé dans le cercueil de son règne. Pourtant, au milieu de cette humiliation, une étrange paix s’installait en lui, une paix amère et désertique. Il n’était plus le roi qui ordonnait, mais l’homme qui recevait. Et dans ce rôle, il retrouvait une forme de vérité nue.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand l’ombre des montagnes s’allongea sur le chemin et que Shimeï, épuisé, disparut dans le soir bleu, ils firent halte. Ils étaient éreintés, souillés, l’âme en lambeaux. David s’assit sur une pierre, le dos voûté. Le dernier éclat du soleil dorait la crête des collines de Juda. Il pensa à Jérusalem, à Absalom installé dans ses appartements, et à cet homme, Shimeï, qui avait donné une voix à tous ses doutes. Peut-être que l’Éternel écoutait aussi les imprécations des fous. Et peut-être que, dans son grand dessein, cette humiliation était une offrande nécessaire, le prix obscur d’une grâce à venir. Il ne savait pas. Il attendait, dans le crépuscule, que la nuit tombe sur sa détresse, et que, quelque part dans l’obscurité, la volonté insondable de Dieu continue son ouvrage.

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