Bible Sacrée

La Mémoire des Noms

La plume, taillée dans un roseau sec, grattait le parchemin avec un bruit de soie déchirée. Meshullam, fils de Shephatiah, leva les yeux vers la haute fenêtre de sa cellule d’étude. La lumière de l’après-midi, poudreuse et dorée, tombait en oblique, illuminant des volutes de poussière dansantes. Elle allait bientôt frapper le coin de la tablette où il notait, depuis des jours, les noms. Des noms à n’en plus finir. Une litanie de chair et de sang, de souvenirs et d’oubli.

Il ne recopiait pas simplement. Il *restituait*. Le rouleau posé à sa gauche, usé aux bords, était celui du Grand Recensement, l’œuvre commencée par les scribes sous la direction d’Ezra. Mais sous ses doigts à lui, tachés d’encre, les noms cessaient d’être des signes noirs sur du vélin. Ils respiraient.

Il écrivit : « Et tous ceux qui étaient Israélites furent enregistrés selon leurs généalogies ; et voici, ils sont inscrits dans le livre des rois d’Israël. » Sa main s’arrêta. Le « livre des rois d’Israël ». Plus de rois. Juste cette muraille à moitié rebâtie, cette ville grignotée par les ruines, et ce peuple revenu d’un long cauchemar, le ventre encore noué par l’exil à Babylone. Enregistrer, c’était affirmer : nous sommes toujours là. Dieu n’a pas effacé nos noms.

Il reprit, plongeant dans les listes des premiers revenus. Pas les grands héros, non. Les autres. Ceux qui étaient revenus les premiers, quand tout n’était que désolation. Il voyait Netaniah, ce prêtre aux doigts habiles, déballer les ustensiles sacrés enveloppés dans des linges usés, ceux qu’on avait réussi à emporter ou à cacher avant le sac. Le vase était cabossé, le chandelier manquait d’un bras. Netaniah les avait posés sur une pierre plate, ses lèvres remuant en une prière silencieuse. Il n’y avait pas de Temple. Juste un autel de pierres brutes. Mais les objets étaient là. Une continuité fragile, ténue comme un fil.

Puis il y avait les Lévites. Ah, les Lévites ! Meshullam sourit, une ride profonde creusant son visage fatigué. Matthaniah, celui qu’on appelait « le premier-né de Shallum le Koréite ». Un titre pompeux pour un homme dont la tâche était de surveiller l’ouvrage des fours, les plateaux des pains de proposition. Meshullam l’avait vu, un matin d’hiver, pétrir la pâte fine. Ses mains, larges et fortes, devenaient d’une douceur surprenante. Il façonnait douze galettes, une pour chaque tribu, une pour chaque fils d’un Jacob dont la postérité était à présent dispersée, brisée. Ces pains, personne ne les mangeait. Ils reposaient devant le Seigneur, semaine après semaine, symbole d’une alliance, d’une présence. Matthaniah cuisait du silence et de la mémoire.

Et les portiers. Le récit officiel disait : « Ils étaient aux chambres et aux trésors de la maison de Dieu. » Mais Meshullam se souvenait des visages. Il y avait Shallum, Akkub, Talmon, Ahiman. Leurs pères avaient gardé les portes de l’immense Temple de Salomon, des portes de cèdre plaquées d’or. Eux, ils gardaient un tas de pierres noircies et un espace clôturé de pieux. Shallum, l’aîné, veillait à la porte du Roi, à l’Orient. Il restait debout des heures, immobile, les yeux fixés non pas sur une porte, mais sur la route poussiéreuse qui venait de la vallée. Il guettait l’aurore. Il attendait le retour de la Gloire. Sa vigilance était un acte de foi bien plus éloquent que n’importe quel chant.

Meshullam trempa de nouveau sa plume. Il en vint aux « hommes vaillants », chargés du service, « parce qu’ils étaient à l’œuvre jour et nuit ». Il revoyait Jeduthun, le musicien. Son luth n’avait plus que trois cordes. Il ne jouait plus les psaumes triomphants de David. Assis sur un bloc de pierre calcinée, il faisait naître de son instrument des mélodies tour à tour lancinantes et abruptes, des complaintes qui épousaient le grincement du vent dans les décombres. C’était une musique d’attente, de veille. Elle tenait compagnie aux étoiles froides et à la nuit immense sur Jérusalem.

Le plus étrange, dans cette liste, était peut-ère l’inscription des Benjamites. Des guerriers, autrefois. Saül était un Benjaminite. Maintenant, ils étaient là, mêlés aux prêtres et aux portiers. Il y avait Sallu, fils de Meshullam (un homonyme, nota le scribe avec un pincement au cœur). Il habitait dans les vieux quartiers, près de la porte de Jaffa, et passait ses journées à recenser les familles, à régler des différends sur des parcelles de terre envahies par les ronces. Sa vaillance s’était muée en ténacité. Il défrichait l’oubli.

La lumière avait bougé. Elle caressait à présent la dernière ligne qu’il avait écrite : « Et leurs frères, dans leurs villages, devaient venir de temps à autre auprès d’eux pour sept jours. »

Meshullam posa sa plume. Le silence de la pièce était total. Ce détail le bouleversait toujours. Cette rotation. Ce roulement. La maison de Dieu n’était plus l’affaire d’une caste éloignée, mystérieuse. Elle était l’affaire de tous. Chaque famille, dans son village perdu de Juda, savait qu’à son tour, elle enverrait un fils, un frère, pour servir. Pour garder une porte qui n’existait pas, pour chanter dans un lieu en ruine, pour entretenir la flamme d’un chandelier bancal. C’était un peuple tout entier qui se faisait portier, musicien, boulanger.

Il reprit le rouleau final, le sien. Il relut le tout, depuis le début. Ce n’était pas qu’une généalogie. C’était une carte. Une carte non des frontières perdues, mais des fidélités minuscules. Un réseau de noms, de gestes, de services obscurs qui, ensemble, formaient comme un filet jeté sur l’abîme. Un filet pour retenir la promesse, pour dire au néant et au souvenir de la désolation : ici, on veille. Ici, on pétrit le pain. Ici, on garde la porte. Ici, on note les noms.

Dehors, une brise se leva, apportant l’odeur de la terre sèche et des feux de cuisine. Meshullam éteignit la lampe à huile qui commençait à fumer. Dans la pénombre grandissante, les noms sur le parchemin semblaient palpiter, vivants. Ils n’étaient plus des archives. Ils étaient une prophétie. La ville était en ruine, oui. Mais elle était habitée. Pierre par pierre, nom par nom, veille par veille. Et cela, se dit le vieux scribe en passant un doigt rugueux sur le nom de son propre fils, cela était le commencement de tout.

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