Bible Sacrée

Le Rocher dans le Désert

La chaleur du désert de Juda, en ce début de soirée, n’était pas une simple vague d’air brûlant. C’était une présence, lourde et râpeuse, qui collait à la peau, s’insinuait dans la gorge et pesait sur les paupières. Éliab sentait chaque grain de sable sous la semelle usée de ses sandales, chaque fissure de ses lèvres. La petite troupe avançait en silence, ou plutôt dans un bourdonnement étouffé fait du souffle court des hommes et du grincement des cuirs. Ils étaient les restes d’une armée, les vestiges d’un rêve brisé. La révolte d’Absalom avait charrié avec elle non seulement la trahison d’un fils, mais la lente désagrégation de tout ce que le roi David avait bâti.

Éliab, simple garde dans la cohorte des Kerethiens et des Pelethiens, n’avait pas fui par lâcheté. L’ordre était venu, sec et douloureux : quitter Jérusalem, préserver la vie du roi. Préserver l’oint de l’Éternel. Mais cette retraite stratégique avait le goût amer de la défaite. Ils marchaient depuis des heures, contournant les collines pierreuses, cherchant des points d’eau connus des seuls éclaireurs. La poussière soulevée par leurs pas formait un halo orangé dans la lumière déclinante, un linceul terne qui semblait vouloir les ensevelir.

Soudain, une halte fut ordonnée. Ils firent une courte pause près d’un piton rocheux qui projetait une ombre allongée. Les hommes s’affalèrent, vidant leurs gourdes avec parcimonie. Éliab s’éloigna un peu, cherchant un semblant de solitude. Il gravit quelques mètres sur un éboulis jusqu’à une petite plate-forme naturelle. De là, le regard embrassait l’immensité désolée. À l’ouest, très loin, la lumière du soleil couchant accrochait peut-être les premiers remparts de Jérusalem, mais ici, il n’y avait que des étendues rocailleuses, des ravins obscurs, et cette immense sensation de vide.

C’est alors que la vague le submergea. Ce n’était pas la peur des soldats d’Absalom qui pouvaient les poursuivre. Ce n’était pas la fatigue physique. C’était plus profond, plus essentiel. Une détresse qui montait du ventre, un vertige de l’âme. Il se sentait à bout, comme un cordage usé prêt à casser. Le royaume était fracturé, la royauté en exil, et avec elle, la promesse. Où était l’Éternel dans ce désert ? Était-Il encore dans la tente dressée à Gabaon, loin derrière eux ? Le cœur d’Éliab se mit à battre avec une lourdeur d’agonie. Ses pensées tournoyaient, incohérentes. Il ne savait plus prier, il ne savait plus que gémir intérieurement.

Il ferma les yeux, mais derrière ses paupières, il ne vit pas le désert. Il vit la face du roi, plus vieille que son âge, creusée par le chagrin. Il vit le reflet des torches sur les murs de pierre du palais, la dernière nuit. Il entendit le murmure des hommes qui se demandaient, sans oser le formuler, si l’alliance avec Dieu avait été rompue.

Alors, du fond de cette fosse, une parole émergea. Pas la sienne. Une parole ancienne, apprise dans l’enfance, murmurée par sa mère aux soirs de détresse. Elle monta à ses lèvres, rauque, à peine audible, mêlée au souffle du vent.

« Écoute mon cri, ô Dieu… Sois attentif à ma prière. »

Les mots semblaient s’évaporer dans l’air sec. Mais il continua, comme on s’accroche à une racine au bord du précipice.

« Du bout de la terre, je crie vers toi, le cœur défaillant. »

*Du bout de la terre.* L’expression le frappa avec une force nouvelle. C’était exactement cela. Il se sentait au bout du monde, au bord de tout. Loin de la Cité, loin du sanctuaire, loin de tout repère. Et pourtant, le cri parvenait-il ? Il leva les yeux vers l’immensité du ciel, déjà parsemé des premières étoiles. Une étoile filante y traça un sillon fugace. Éphémère, comme leur espoir.

« Conduis-moi sur le rocher que je ne puis atteindre. »

Voilà. La supplication jaillit, pure et nue. Il n’avait plus la force de grimper. Plus la force de se hisser vers un lieu sûr, vers une hauteur où l’on pouvait respirer, où l’on était hors d’atteinte. Il avait besoin qu’on le guide, qu’on le porte, qu’on le hisse. Le rocher. L’image était forte, tangible dans ce paysage de pierre. Un refuge inexpugnable, une forteresse naturelle. Mais ce rocher-là, il le savait confusément, n’était pas de basalte ou de granit. Il était d’une autre nature.

Et comme si la prière avait ouvert une vanne, d’autres mots affluèrent, plus calmes, dessinant le contour de ce refuge.

« Car tu as été pour moi un abri, une forte tour devant l’ennemi. »

Une mémoire ancienne remonta. Pas la sienne, mais celle collective de son peuple. Les récits des pères. L’Éternel, abri dans la tempête du Sinaï. Forteresse devant les chars de Pharaon. Tour de guet dans le désert. Cela était vrai. Cela *avait été* vrai. Était-ce encore vrai aujourd’hui, pour un soldat perdu dans l’ombre d’une rébellion ? La foi n’était pas un sentiment, se rappela-t-il alors. C’était un acte de mémoire. Un choix de se souvenir de la fidélité passée lorsque le présent hurle le contraire.

« Je séjournerai dans ta tente à jamais, je m’abriterai sous le couvert de tes ailes. »

Sa prière changea de tonalité. De la supplication désespérée, elle glissa vers une affirmation, une anticipation. Les larmes qui n’étaient pas venues dans la détesse, vinrent maintenant, silencieuses, sur ses joues poussiéreuses. Il ne pensait plus au désert de Juda. Il voyait le Tabernacle, la tente de la rencontre. La Shekinah. Il n’y était pas entré, bien sûr, lui, simple garde. Mais il en avait contemplé l’enceinte, la blancheur des toiles de lin, la colonne de fumée le jour, le feu la nuit. C’était là la demeure. Et cette image se mêla à une autre, plus douce, plus intime : celle des ailes. Comme l’aigle couvant ses petits, comme la poule protégeant sa couvée sous son plumage. Une protection vivante, chaude, maternelle presque. Ce n’était plus la forteresse imprenable, mais l’intimité du nid. L’abri absolu.

Un profond soupir, qui venait des entrailles, souleva sa poitrine. La détresse n’avait pas magiquement disparu. La situation était toujours aussi désespérée. Mais quelque chose en lui s’était calmé, recentré. Il avait jeté son ancre au-delà du visible. Il avait touché le rocher.

« Car toi, ô Dieu, tu exauces mes vœux… »

C’était une déclaration de foi, posée sur le vide comme un pont fragile. Tu exauces. Pas *tu exauceras peut-être*. Tu exauces. Présent de certitude. Les vœux, les promesses faites dans la détresse, les serments de fidélité arrachés à l’angoisse, ils ne tombaient pas dans l’oreille d’un sourd. Ils montaient, et ils étaient entendus. Cette conviction, soudaine et ferme, l’enveloppa d’une paix étrange, contraire à toutes les circonstances.

« Tu m’as donné l’héritage de ceux qui craignent ton nom. »

Son héritage ? En cet instant, c’était la soif, la poussière, la fuite. Mais non. L’héritage était ailleurs. Il était dans cette relation, dans cette capacité à crier et à être entendu. Il était dans cette promesse d’un séjour éternel, bien au-delà des tentes de toile et des palais de pierre. L’héritage, c’était Dieu Lui-même.

En bas, un mouvement. On rassemblait les hommes. La halte était terminée. Il fallait repartir, marcher dans la nuit qui tombait, trouver un lieu pour camper, tendre des embuscades peut-être. L’incertitude et le danger étaient toujours là.

Éliab se releva. Ses jambes étaient aussi lourdes, la soif aussi pressante. Mais son cœur était différent. Il n’était plus en déroute. Il avait trouvé, au milieu du chaos, un point fixe. Un rocher qui dépassait de loin les montagnes de Juda. Il jeta un dernier regard au ciel, maintenant criblé d’étoiles, infiniment haut, infiniment vaste.

« Tu ajouteras des jours aux jours du roi… », murmura-t-il, achevant la prière pour son souverain en fuite. Et pour lui, simple garde, il ajouta dans le secret de son âme : « Établis ta fidélité devant toi. »

Il redescendit vers les siens. Le vent s’était levé, moins chaud, balayant la plaine avec un long soupir. Il n’emportait pas leur détresse, mais il semblait maintenant porter autre chose. Comme un écho lointain, très lointain, d’une promesse qui tenait bon, depuis les confins de la terre jusqu’aux portes du ciel.

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