Bible Sacrée

La nudité prophétique d’Ésaïe

Le jour se levait sur Jérusalem, un jour déjà lourd d’une chaleur qui promettait d’être accablante. Dans sa maison aux murs de pierre fraîche, Ésaïe sentit le poids sur sa poitrine avant même d’ouvrir les yeux. Ce n’était pas le sommeil qui l’avait quitté, mais une présence, une parole qui s’était déposée en lui comme une braise. Il resta longtemps immobile, les paupières closes, écoutant le silence de la chambre, le chant lointain d’un coq, les premiers bruits de la ville. Puis, il sut.

Il se leva, les membres lourds. L’air était tiède. Il se dirigea vers le coffre de bois où étaient pliés ses vêtements, sa tunique de lin, sa ceinture de cuir. Ses mains, pourtant habituées à l’obéissance immédiate, hésitèrent un instant au-dessus du tissu. Un souffle court passa entre ses lèvres. Alors, il se détourna. Il laissa la tunique, laissa la ceinture. Il se baissa pour retirer ses sandales, les sentant une dernière fois sous ses pieds, la corde usée, la semelle de cuir familière. Il les posa contre le mur, avec une lenteur délibérée, comme on pose un objet sacré.

Nu. Il était nu.

La sensation fut d’abord une vague de froid, puis une vulnérabilité absolue. L’air caressait sa peau, lui rappelant chaque parcelle de son corps. Il sortit de la chambre, traversa la cour intérieure où l’herbe sèche picotait la plante de ses pieds. La honte, brûlante et humaine, monta à ses joues. Il n’était plus le prophète, l’homme respecté qui parlait dans les cours du temple. Il était un signe. Un signe vivant, fragile, offert en pâture aux regards et aux moqueries.

Il franchit le seuil de sa maison et s’engagea dans la rue étroite. Les premières lueurs du soleil rasaient les toits, jetant des ombres longues et déformées. Un marchand qui installait ses étoffes leva les yeux, et sa bouche s’ouvrit dans une muette stupéfaction. Une femme portant une jarre sur la tête fit un écart, le regard fuyant, effrayé. Les chuchotements naquirent, sifflants comme des serpents. « Ésaïe ? Est-ce lui ? Que lui arrive-t-il ? Est-il devenu fou ? »

Il marchait, les yeux fixés droit devant, sur les pierres inégales du chemin. La poussière s’accrochait à ses pieds nus. Chaque gravier était une piqûre, chaque éclat de soleil sur un mur blanc une brûlure sur sa peau découverte. Il ne détournait pas le regard des passants. Il les voyait, dans leurs vêtements, dans leur normalité protégée, et son propre état lui paraissait chaque fois plus absurde, plus radical. Il n’était pas seulement dévêtu. Il était dépossédé. Dépouillé de toute dignité, de tout ce qui, dans le vêtement, sépare l’homme de la bête, le civilisé du sauvage.

Les jours passèrent ainsi. Trois années. Trois longues années où le prophète devint un spectacle familier et consternant. Les enfants, d’abord apeurés, le montraient du doigt en riant. Les soldats, près des portes de la ville, ricanaient entre eux. Les prêtres, croisant son chemin, détournaient la tête avec un mépris mêlé de crainte. Ésaïe parlait peu. Parfois, il répondait aux rares qui osaient l’interroger, d’une voix basse mais claire. « C’est un signe. Un signe de l’Éternel. » Mais les mots tombaient souvent dans l’incompréhension.

Son corps porta les stigmates de cette obéissance. La plante de ses pieds se durcit, se fendilla, noircie par la terre et les immondices des ruelles. Son dos, brûlé par le soleil, pelait et se couvrit d’une peau neuve, plus fragile. L’hiver fut une torture de frissons, chaque souffle de vent du nord une lame de glace sur sa chair. Il dormait peu, roulé en boule dans un coin de sa maison, grelottant. Sa barbe devint hirsute, ses cheveux emmêlés. L’homme disparaissait derrière le symbole.

Et puis, un matin, la parole lui vint enfin, pour expliquer ce long mime de la détresse. Il se tenait près de la Porte des Eaux, où les habitants venaient puiser les nouvelles. Une délégation revenait de Juda, des visages excités, parlant haut. On chuchotait encore d’une alliance avec l’Égypte, de la puissance de leurs chars, de la protection qu’ils pourraient offrir contre l’Assyrie, ce rouleau compresseur venu du nord. L’espoir était palpable, léger, irresponsable.

Alors Ésaïe ouvrit la bouche. Sa voix, peu utilisée, était rauque, mais elle porta, tranchante comme un silex.

« Ainsi parle l’Éternel, le Maître des armées : Tel qu’est allé mon serviteur Ésaïe, nu et déchaussé, tel ira le roi d’Assyrie emmener les captifs d’Égypte et les exilés d’Éthiopie, jeunes et vieux, nus et déchaussés, avec leurs fesses découvertes, pour la honte de l’Égypte. »

Le silence tomba, lourd, écrasant. Les visages tournés vers lui ne riaient plus. Ils voyaient enfin. Ils ne voyaient plus un fou, mais un miroir. Un miroir prophétique. Sa nudité n’était plus la sienne ; elle était leur avenir. Elle était le sort de ces nations puissantes auxquelles ils voulaient se raccrocher, l’Égypte à la civilisation millénaire, l’Éthiopie à la richesse légendaire. Le roi d’Assyrie les traînerait, ces grands peuples, comme on traîne du bétail. Dépouillés de leurs richesses, de leurs armures, de leur orgueil. Nus. Déchaussés. Réduits à l’état le plus bas, objet de moquerie et de honte.

« Et vous, ajouta Ésaïe, la fatigue et une immense tristesse dans le regard, vous qui regardez vers le sud pour votre salut, quelle sera votre honte ? Vous avez mis votre confiance en un roseau cassé, qui transpercera la main de quiconque s’y appuiera. Voilà ce qu’est le Pharaon pour tous ceux qui se fient à lui. »

Il se tut. La vérité de son corps parlait désormais plus fort que tous ses sermons passés. Pendant trois ans, il avait incarné la défaite avant qu’elle n’advienne. Il avait été la prophétie en chair et en os, une parabole vivante de la vanité des alliances humaines, de la folie qui consiste à chercher son salut dans la puissance des nations plutôt que dans le regard de l’Éternel.

Il rentra chez lui ce soir-là, et pour la première fois depuis longtemps, il reprit sa tunique. Le tissu sur sa peau lui parut étranger, rude, presque une entrave. La honte qui l’avait habité avait cédé la place à une douleur plus profonde, celle du message délivré. Il s’assit dans la pénombre, les épaules voûtées. Dehors, Jérusalem continuait à bruire, inconsciente ou choisissant de l’être. Mais lui, il savait. Il avait marché dans la vérité, nue et cruelle. Et cette marche, il le sentait, avait creusé en lui un sillon bien plus profond que la pierre n’avait creusé la plante de ses pieds.

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