Bible Sacrée

Le Réveil de Sion

La ville dormait d’un sommeil de cendre et de pierres froides. Depuis si longtemps, le silence qui régnait sur Sion n’était plus une paix, mais l’épuisement qui suit les longs sanglots. Les remparts, autrefois chantants, portaient la mémoire des cris et du fracas du bronze. Une poussière fine, faite de l’usure des sandales et du vent du désert, recouvrait tout, comme un suaire léger. On disait parfois, dans un murmure, que même la gloire de l’Éternel s’était retirée sur la pointe des pieds, laissant derrière elle un vide qui résonnait.

C’est dans cette torpeur que la parole vint. Non pas comme un tonnerre, mais comme une main qui se pose sur l’épaule au petit matin. Elle traversa l’épaisseur du désespoir, cette parole, et elle parlait de réveil.

« Réveille-toi, réveille-toi, Sion ! Revêts ta force, Jérusalem, ville sainte ! »

L’image était incongrue, presque cruelle. Revêtir sa force ? On peinait à revêtir un manteau sans y trouver la trace des larmes. Mais la parole insistait, avec cette douceur têtue des prophéties. Elle parlait d’une beauté à retrouver, une beauté qui n’avait rien à voir avec l’or ou le cèdre, mais avec une stature oubliée. « Secoue ta poussière, lève-toi, assise Jérusalem. Détache les liens de ton cou, captive. »

Il y avait, dans ces phrases, le souvenir aigu des chaînes. Pas celles, visibles, des conquérants, mais celles, intérieures, de la honte. Une captivité qu’on finit par chérir, tant elle devient familière. La voix, pourtant, ne se lassait pas de proclamer une histoire différente de celle qu’on se racontait le soir, dans l’obscurité. Elle rappelait le passé ancien, le départ d’Égypte, non pour nourrir la nostalgie, mais pour dire : « Voici, ce que j’ai fait, je le referai. Mais cette fois, ce ne sera pas dans la hâte, le cœur serré par la peur du maître. Non. Ce sera devant les yeux du monde. Et ce ne sera pas toi qui fuiras, mais ton oppression qui tombera en poussière. »

Puis vint la partie la plus troublante, la plus belle peut-être. La voix se fit plus précise, comme focalisant sur un point de l’horizon encore vide.

« Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles, qui publie la paix, qui apporte de bonnes choses, qui publie le salut, qui dit à Sion : Ton Dieu règne ! »

Dans la ville endormie, certains, l’oreille encore à moitié prise par les songes, crurent entendre un écho lointain. Les pieds sur les montagnes. Non pas les pieds lourds des légions, écrasant la terre, mais des pieds légers, pressés, dont la course même était un message. Des pieds qui n’apportaient pas un nouveau décret, mais une nouvelle réalité : « Ton Dieu règne. » Après le long règne du silence, de l’absence, de la délégation aux idoles de métal, cette simple affirmation faisait trembler l’air.

La voix des sentinelles se leva alors, une sentinelle après l’autre, comme un feu qui court sur une colline. Elles se relayaient, non plus pour crier à l’invasion, mais pour crier à la délivrance. Leurs voix, enrouées par les veilles inutiles, retrouvaient un éclat juvénile. « Elles voient l’Éternel qui revient à Sion. » Et ce retour n’était pas celui d’un souverain vindicatif, mais celui d’un consolateur. Les ruines elles-mêmes, les pierres calcinées de Jérusalem, semblaient retenir leur souffle. Une joie primitive, une joie de fondation, se mit à sourdre des entrailles de la terre, éclatant en un chœur sans paroles, un chant pur qui précédait les mots.

Alors, la parole se fit exhortation, pressante, chaleureuse.

« Partez, partez, sortez de là ! Ne touchez à rien d’impur ! Sortez du milieu d’elle ! Purifiez-vous, vous qui portez les vases de l’Éternel. »

C’était l’inversion de l’ancien exode. On n’était plus chassé en pleurant, les mains vides. On partait, oui, mais en portant précieusement quelque chose. Les vases de l’Éternel. Les symboles d’une présence, d’une alliance. Et ce départ se ferait dans la dignité, sans hâte peureuse. « Car vous ne sortirez point avec précipitation, et vous ne partirez point en fuyant. » Marche solennelle, presque processionnelle, précédée et suivie par l’Éternel lui-même, lui qui serait à l’avant-garde et aussi à l’arrière-garde, comme pour envelopper tout son peuple dans le manteau de sa présence.

Le jour se levait, à l’est, derrière les montagnes de Moab. Une lueur pâle, couleur de perle, lavait la pierre grise des maisons. Dans les ruelles, quelques portes grinçaient. Des visages apparaissaient, creusés, mais les yeux, pour la première fois depuis des années, cherchaient l’horizon non pour y guetter une menace, mais pour y deviner une approche. La parole avait fait son œuvre. Elle n’avait pas reconstruit les murs, n’avait pas rempli les greniers. Elle avait fait bien plus : elle avait recréé l’attente. Une attente propre, aiguë, fondée non sur un vœu mais sur une promesse.

Et cette promesse, murmurée dans le cœur de ceux qui écoutaient encore l’écho des mots dans le vent frais du matin, était celle-ci : « Ainsi tout être de chair saura que moi, l’Éternel, je suis ton sauveur, ton rédempteur, le Puissant de Jacob. » Le réveil n’était que le premier souffle. Le jour allait maintenant se déployer, long, difficile, mais orienté. Tourné vers ces pieds beaux sur la montagne, porteurs d’une paix qui n’était pas un traité, mais un état d’être. Une paix qui commençait ici, dans cette aube nouvelle sur une ville qui, doucement, secouait sa poussière et redressait sa tête.

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