Bible Sacrée

Le Regard sur le Transpercé

La chaleur, en ce jour-là, pesait sur Jérusalem comme une chape de plomb. Ce n’était pas la tiédeur bienveillante d’un printemps judéen, mais une lourdeur hostile, chargée de poussière et de présage. Depuis les remparts, on voyait tourbillonner au loin des colonnes sombres, non pas de sable, mais d’hommes et de chevaux. Une coalition, disaient les éclaireurs, une fédération de tous les royaumes alentour, unis par un seul désir : rayer le nom de Jérusalem de la terre. Dans les ruelles étroites de la Cité de David, l’air était immobile, saturé d’une peur ancienne. On se souvenait des autres sièges, des autres destructions. La mémoire collective, comme une vieille blessure mal fermée, se remettait à palpiter.

Sur le mur, un vieil homme, un certain Élyakim, restait assis, le dos contre la pierre chaude. Il n’était plus soldat depuis longtemps, mais ce jour-là, chacun devait servir. Il observait, les yeux plissés, la mer d’acier et de haine qui lentement encerclait la ville. Son cœur, pourtant, ne battait pas du rythme saccadé de la panique. Une étrange quietude, inexplicable, s’était logée en lui. Elle ressemblait à un souvenir, mais un souvenir de l’avenir. Des paroles, entendues dans son enfance alors qu’il traînait près de l’école des prophètes, lui revenaient en fragments. Des mots sur un oracle, sur un fardeau.

Et c’est alors que cela commença. Non pas par un cri de guerre, mais par un frémissement. Le sol sous Jérusalem, la pierre même de Sion, sembla prendre vie. Élyakim posa sa paume à plat sur le parapet. La roche était vibrante, comme si une gigantesque artère y pulsait. En bas, dans la plaine, les chefs ennemis avaient donné l’ordre d’avancer. Les premiers rangs s’ébranlèrent, avec ce grondement sourd que font des milliers de pieds et de sabots. Leur avance était méthodique, irrésistible, telle une marée de bronze.

Mais voilà : à mesure qu’ils approchaient, Jérusalem, la ville qui tremblait de peur un instant plus tôt, devint autre chose. Aux yeux des assiégeants, elle se transforma. Elle n’était plus une proie, mais une pierre de pressoir, massive, indéracinable, posée là de toute éternité. Chaque homme qui la regardait eut soudain la nausée. Leurs mains, fermes sur les lances, devinrent moites. Leurs stratèges, qui calculaient les points faibles des murailles, ne virent plus que du bloc, de l’unité, une forteresse dont la simple vue écrasait l’esprit. La pierre était si lourde qu’elle pesait déjà sur leurs estomacs. Celui qui tenterait de la soulever, de la déplacer, se déchirerait les muscles et l’âme. L’assaut, pourtant imminent, perdit son élan. Une confusion stupide parcourut les rangs.

Dans la ville, le peuple sentit ce changement. Ce n’était pas un sursaut d’héroïsme, non. C’était comme si un verdict venait d’être renversé. Le bourreau avait lâché son arme. Alors, la peur se mua en autre chose : en une force venue d’ailleurs. Les chefs de Juda, au lieu de se disputer dans la salle du conseil, se tenaient aux portes, et leurs paroles n’étaient pas des ordres de désespoir, mais des affirmations calmes. Ils étaient devenus, sans comprendre comment, un brasier dans un bosquet de bois sec. Le premier assaut, quand il vint enfin, fut désordonné, mou. Les guerriers de Juda, des bergers et des artisans la veille, combattirent avec une clarté surnaturelle, comme si chaque mouvement leur était dicté. Et le feu dont parlait l’oracle ? Il était là, non pas dans le ciel, mais dans leurs yeux, dans la terrible précision de leurs coups. Ils n’étaient plus des hommes qui défendaient leurs maisons ; ils étaient l’instrument d’une sentence.

Le siège se prolongea, étrangement. Jérusalem tenait, non par la supériorité de ses armes, mais par une grâce opaque, un sursis divin. Et c’est dans cette attente, dans cette tension devenue presque habituelle, que la seconde partie de la chose advint. Un matin où la brume recouvrait la vallée du Cédron, un gémissement monta. Il ne venait pas d’un quartier, ni d’une maison. Il semblait sourdre des fondations, s’échapper des citernes, tomber des toits en terrasse. C’était un son unique, fait de milliers de voix, de souffles, de silences brisés.

Élyakim, qui errait près de la porte des Esses, le vit de ses yeux. Une famille – un père, une mère, trois jeunes fils – était assise en tas sur le pas de leur porte basse. Ils ne pleuraient pas sur leur sort, sur la famine qui menaçait, ni sur les ennemis. Ils se frappaient la poitrine, doucement, et leurs regards étaient tournés vers l’intérieur, vers un point invisible au-delà des murs. Et le vieil homme entendit le père murmurer, d’une voix rauque : « C’est à cause de Lui. C’est à cause de Celui qu’on a transpercé. »

Le mot se répandit, non comme une rumeur, mais comme une évidence soudaine qui brûle les consciences. « Ils tourneront leurs regards vers moi, celui qu’ils ont transpercé. » Il n’y avait pas de visionnaire en transe sur la place, pas de prophète criant des malédictions. Il y avait cette lumière crue, terrible, qui se levait dans chaque cœur. Elle ne montrait pas les péchés généraux de la nation, mais une blessure précise, personnelle, ancienne. Chacun voyait, dans la clarté de cette douleur nouvelle, son propre rejet, sa propre trahison envers l’Envoyé, le Berger de l’Éternel. La lamentation qui s’éleva alors n’avait rien de commun avec les cris de deuil ordinaires. C’était un sanglot profond, désespéré, comme celui d’un fils unique perdu, d’un premier-né fauché. Les pleurs étaient amers, d’une amertume qui ronge l’âme.

Les gens se retiraient par clans, par familles, séparément. Les maisons de David et de Nathan, celle de Lévi et de Shimeï, toutes, dans leur isolement poignant. Les femmes, surtout, se tenaient à l’écart, dans une affliction si profonde qu’elle en était silencieuse. On aurait dit la douleur de Hadadrimmon, dans la plaine de Meguiddo, ce deuil royal qui avait marqué à jamais la terre.

Et Élyakim, le vieil homme sur le rempart, comprit enfin. Le siège, la pierre lourde, le feu des chefs de Juda… tout cela n’était que le prélude, la scène dressée pour cette seule et unique révélation. Le vrai combat ne se jouait pas entre les murs de pierre et les armées de la plaine. Il se jouait dans la poitrine de chaque habitant de Jérusalem, face à la Présence percée. Le salut de la ville n’était pas dans sa délivrance militaire, mais dans cette source qui venait de jaillir, une source ouverte pour le péché et pour l’impureté, creusée par des regards de repentance et des larmes amères.

La brume se leva sur la vallée. Les armées, démoralisées, avaient levé le camp dans la nuit, sans bruit, comme honteuses. Jérusalem était sauve. Mais nul ne courut sur les remparts pour crier victoire. Le silence qui régnait sur la ville était plus lourd, plus significatif que tous les cris de guerre. C’était le silence solennel de ceux qui venaient de regarder, vraiment regarder, et qui devaient maintenant apprendre à vivre avec cette vision. Le jour était venu. Et rien ne serait plus jamais comme avant.

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