**Journal du verger**
Il pleuvait ce matin-là. Une pluie fine, tenace, qui ne décidait de rien, comme accrochée à l’air gris. J’étais assis sous l’auvent de terre battue, à regarder les flaques se former dans le creux des pierres. L’odeur de la terre mouillée, cette odeur de commencement et de fin mêlés, me ramenait toujours au même point. À cette faille en nous.
Je repensais à la lettre de Paul, aux frères de Rome. Des mots tracés sous d’autres cieux, brûlants d’une conviction qui devait leur paraître, à eux aussi, aussi neuve et étrange que cette pluie. « *Étant donc justifiés par la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ…* » La phrase tournait dans ma tête, lourde de sens, mais une partie de moi résistait, butait contre une évidence plus ancienne, plus sombre.
Je me levai et marchai jusqu’au vieux verger. Les pommiers, noueux, tendaient leurs branches noires et luisantes vers le ciel bas. Une pomme oubliée, pourrie et recroquevillée, pendait encore à une branche basse. Image de persistance, de décomposition tenace. C’est là, les doigts glacés par l’humidité, que la pensée de Paul prit soudain une dimension terrible et concrète.
*Par un seul homme…* Un seul. Ce n’est pas une foule, pas une nation entière. Un homme. Adam. Je le voyais presque, non pas comme une icône lointaine, mais comme un voisin, avec son souffle, ses mains calleuses, son regard qui se détourne. Un geste, un seul. La main qui se tend, qui cueille, qui porte à la bouche. Et dans ce geste, une frontière franchie, silencieusement. Le fruit n’était pas magique ; il était signe. Signe de la défiance, du « *non* » murmuré au créateur. Et ce « non » entra, non comme un simple acte de désobéissance, mais comme un poison dans les veines mêmes de l’humanité.
La mort. Paul ne parle pas d’un concept. Il parle d’un roi qui a établi son règne. Il entra par cette porte entrouverte, et il régna. Non pas seulement sur Adam, mais sur tous ceux qui viendraient après, nés de sa chair marquée. Je regardais mes mains. Cette même chair. Nous naissons dans un pays dont nous n’avons pas choisi le souverain. Nous héritons d’un air vicié, d’une pente intérieure. Le péché n’est pas d’abord ce que nous faisons ; c’est ce qui nous habite avant même que nous agissions. Comme une mélodie fausse inscrite dans l’oreille du monde.
Et cette loi, donnée plus tard à Moïse… Ah, la loi. Elle ne fut pas le remède. Elle aggrava le diagnostic. Elle mit des mots sur la fièvre, nomma le mal, mais ne put en guérir personne. Au contraire. En traçant la frontière du bien et du mal avec une netteté parfaite, elle rendit la transgression évidente, criante. Elle multiplia les occasions de chute. Comme un miroir sans pitié tenu devant un visage couvert de boue. Le règne de la mort n’en fut que plus visible, plus incontestable.
La pluie s’était arrêtée. Une lumière pâle, jaune, filtrait à travers les nuages déchirés. Et c’est là, dans cette lueur froide, que l’autre versant de la phrase de Paul m’apparut, avec une force qui me coupa le souffle.
*Mais il n’en est pas du don gratuit comme de la faute.*
Ces mots sont un séisme. L’histoire n’est pas symétrique. La grâce n’est pas le simple revers de la faute. Elle est plus. Incommensurablement plus. Si, par la faute d’un seul, la multitude est tombée… que dire de la grâce de Dieu et du don qui nous est fait par un seul homme, Jésus-Christ ?
Le contraste me saisit. D’un côté, un geste de prise, de l’autre, un geste de don. D’un côté, un homme qui reçoit et transmet la mort, de l’autre, un homme qui donne et transmet la vie. Adam cache son geste, honteux. Christ offre le sien, les bras grands ouverts sur le bois. Adam fuit dans le jardin. Christ s’avance, volontaire, dans le jardin de l’agonie.
Et Paul ose ce parallèle vertigineux, ce « combien plus » qui défie toute arithmétique humaine. Si la faute, cette chose petite et sombre, a pu avoir des conséquences si vastes et si désastreuses… à combien plus forte raison la grâce, cette réalité immense et lumineuse, peut-elle déborder, couvrir, submerger ? Le règne de la mort a été terrible dans son efficacité. Mais le règne de la grâce est plus efficace encore. Plus tenace. Plus profond.
Cela ne signifie pas que le mal est illusoire. La souffrance est bien réelle, la mort est bien là. Paul le dit : nous nous glorifions même dans les tribulations. Non par masochisme, mais parce que ces épreuves, dans le nouveau règne, deviennent paradoxalement le lieu où se forge la persévérance, puis le caractère, puis l’espérance. Une espérance qui ne déçoit pas. Parce qu’elle n’est pas fondée sur nos forces, mais sur l’amour de Dieu qui a été répandu dans nos cœurs.
*Répandu.* Comme cette pluie fine et pénétrante. Pas en compte-gouttes, pas en récompense. Il a été répandu. Déversé. Inondant les terres arides de notre cœur. Alors que nous étions encore sans force, au temps fixé, Christ est mort pour des impies. Nous étions ennemis, dit le texte. Ennemis. Et c’est pour de tels hommes qu’il est mort.
Je quittai le verger, les pieds trempés. La lumière avait gagné, dorant les flaques. L’image des deux hommes, Adam et Christ, me restait, comme les deux piliers d’une arche immense sous laquelle défilait toute l’histoire. D’un côté, la source empoisonnée. De l’autre, le fleuve de vie. Et nous, nés dans le premier règne, nous sommes appelés, par la foi, à passer dans le second. Justifiés par son sang, sauvés par sa vie. Réconciliés.
Ce n’était plus une théorie. C’était une nouvelle géographie de l’âme. Le vieil Adam en moi, avec sa pomme pourrie et son goût de cendre, était toujours là, rôdant dans les allées du verger. Mais un autre Homme, plus réel, plus puissant, avait planté en moi sa vie indestructible. Et cette vie-là, je le savais, même dans la grisaille des jours comme celui-ci, avait déjà commencé son règne de grâce.
Je rentrai, laissant derrière moi l’odeur de terre et de pourriture. Sur le seuil, une pensée dernière, simple et apaisante : nous ne sommes plus dans le jardin de la chute. Nous sommes, par grâce, sur le seuil de la maison du Père. Et la porte est grande ouverte.




