L’aube était grise, cette grisaille humide et lourde qui semble suinter des murs de glaise dans le quartier des potiers. Éliathas sentit l’odeur âcre de la fumée froide lui piquer les narines avant même d’ouvrir les yeux. Un reste, un fantôme de la veille. Quand il se leva, les jointures de ses doigts craquèrent, ankylosées par un sommeil agité. Par la fenêtre étroite, la cour de son atelier n’était qu’un champ de ruines noircies, un chaos de tessons fondus et de poutres calcinées. Le four avait cédé dans la nuit, une rage soudaine de flammes ayant tout dévoré : les amphores promises au marchand de Tyr, les lampes à huile finement ouvragées, les mois de labeur.
Une épreuve. Le mot lui vint, sec et dur comme un caillou entre les dents. Il ne pensait pas aux Écritures sur le moment, seulement à la sensation de vide au crein de l’estomac. Sa femme, Sarah, posa une main légère sur son épaule. Elle ne dit rien. Son silence était plus éloquent qu’un long discours ; il disait la peur, l’attente, la fragilité de leur existence. Comment nourrir les enfants ? Comment rembourser l’avance de l’acheteur ?
Les jours qui suivirent furent une lente submersion. Éliathas errait entre les débris, triant l’irrécupérable. Les voisins venaient, hochaient la tête, proposaient une maigre aide, un peu de pain, des olives. Leurs paroles de réconfort, bien intentionnées, sonnaient creux à ses oreilles. « Tout arrive pour une raison », disait l’un. « Le Seigneur t’éprouve parce qu’il t’aime », assurait un autre. Ces phrases, il les reconnaissait. Elles avaient le goût du convenu, de la monnaie usée. Une amertume montait en lui, sourde, tenace. Il se surprenait à murmurer des prières sèches, sans ferveur, des requêtes exigeantes : « Pourquoi moi ? Rends-moi ce qui a été pris. »
Un matin, écrasé par une fatigue qui n’était pas seulement physique, il quitta l’enceinte étouffante de sa maison et se dirigea sans but vers l’agora. La ville d’Éphèse grouillait de sa vie ordinaire, indifférente. Les marchands braillaient, les esclaves poussaient des charrettes, les parfums des épices se mêlaient à l’odeur fauve des bêtes. Dans ce tumulte, il se sentait transparent, comme un spectre. Il s’assit à l’ombre d’un portique, observant les riches négociants discuter avec animation, leurs bagues scintillant au soleil. Une pensée aigre lui traversa l’esprit : celui-là, avec son manteau de pourpre, il ignore ce que c’est que de tout perdre. Sa richesse est son rempart. Il fleurit aujourd’hui, il sera fané demain. L’image lui vint, nette : l’herbe sous le soleil cilicien, brûlée en quelques heures. Une vérité qu’il savait, mais qui ce jour-là n’était pas une consolation théologique. C’était un constat rageur, presque une malédiction lancée contre l’insouciance des autres.
C’est alors qu’il remarqua le vieil homme assis près de la fontaine. Aveugle, à en juger par son regard laiteux fixant le vague. Ses vêtements étaient propres mais usés jusqu’à la corde. Un garçon, peut-être son petit-fils, déposa une écuelle en bois devant lui avec un peu de bouillie, puis partit en courant. Le vieillard étendit une main tremblante, tâtonna pour trouver l’écuelle, la renversa à moitié. Sans un murmure de plainte, il ramassa l’écuelle et commença à manger patiemment ce qui restait, ses doigts maigres explorant le bois avec une précision résignée.
Quelque chose se fendit en Éliathas. Ce n’était pas de la pitié. C’était plus brutal, plus honteux. Il venait de passer une heure à ruminer sa propre ruine, à envier les riches, à accuser le ciel. Et devant lui, cet homme, privé de la lumière du jour, dépendant de la charité des autres pour une écuelle de gruau, ne maudissait pas son sort. Il mangeait. Il persistait.
Une parole de Jacques, entendue des années auparavant dans l’assemblée, lui revint alors, non pas comme une leçon récitée, mais avec la force d’une évidence charnelle : *« Estimez-vous comme un suprême bonheur, mes frères, de buter sur toutes sortes d’épreuves… »* Le bonheur ? Ici, maintenant ? L’idée était absurde, insultante presque. Pourtant, en regardant le vieil homme, il ne vit pas de bonheur, mais une forme de ténacité. Une persévérance. L’épreuve du potier mettait à nu son cœur, révélait ce qui y fermentait : de la colère, de la jalousie, une foi chancelante qui ne demandait que des récompenses. Il avait demandé de la sagesse pour reconstruire son affaire, mais ses prières étaient pleines de doute, ballotées comme une vague de la mer. Il voulait un plan, une solution, pas cette sagesse qui descend d’en haut et qui est d’abord pure, puis pacifique.
Le vieil aveugle finit son repas et tourna légèrement son visage vers le soleil. Un sourire infime, à peine une relaxation des lèvres, parut s’y dessiner, comme s’il savourait la chaleur sur sa peau. Éliathas se leva, les jambes flageolantes. Il n’avait pas de solution. L’argent manquerait toujours demain. Les dettes seraient toujours là. Mais la vague de révolte en lui s’était retirée, laissant un fond sale, certes, mais stable.
Il ne retourna pas directement chez lui. Il fit un détour par le quartier des tisserands, où vivait sa sœur, veuve et fragile. Il savait qu’elle avait du mal à joindre les deux bouts. Sans réfléchir, poussé par un mouvement qui semblait venir d’ailleurs que de sa raison, il frappa à sa porte. Quand elle ouvrit, surprise, il dit simplement : « J’ai besoin d’aide pour déblayer la cour. Les enfants ont faim, je peux leur apporter un peu de fromage ? »
L’action fut dérisoire. Elle ne résolvait rien au drame de l’atelier. Mais en tendant ce fromage, en proposant ce travail futile, quelque chose en lui se mit en ordre. Ce n’était plus seulement écouter la parole qui dit d’aimer, de partager, de persévérer. C’était se mettre en mouvement. Agir. Être, pour un instant, un instrument de cette paix qui vient d’en haut.
Le chemin du retour lui parut moins hostile. La ruine de son atelier était toujours là, noire et désolante. Mais il la regarda différemment. Non pas comme une fin, ni même comme un « bonheur » à chérir – ce serait mentir à son propre cœur. Mais comme un terrain. Un terrain brûlé, certes, mais où, peut-être, avec une patience qu’il lui faudrait mendier chaque jour, quelque chose de nouveau pourrait prendre racine. Non pas une prospérité garantie, mais une œuvre. Une œuvre qui, s’il persévérait, pourrait un jour porter ce fruit étrange et profond dont parlait l’apôtre : la couronne de la vie.
Sarah l’attendait sur le seuil. Il ne lui fit pas de grand discours. Il prit sa main, rugueuse comme la sienne, et dit : « Demain, nous commencerons à nettoyer pour de bon. Et il faut que j’aille voir le marchand de Tyr… lui parler, trouver un arrangement. » Sa voix était calme, sans emphase. C’était un début. Juste un début. Mais c’était un commencement qui venait d’un lieu différent : non plus du visage renversé par le vent de l’adversité, mais de celui qui, ayant plongé les yeux dans la loi de la liberté, avait décidé, enfin, de s’y attacher.




