Bible Sacrée

Le Déluge et l’Arche de Noé

Les années avaient passé sur la terre comme une rivière lente et chargée de boue. Une lourdeur, pas seulement celle de l’air avant l’orage, mais une lourdeur de l’âme, semblait peser sur les plaines et les cités. Au début, cela n’avait été qu’un murmure, un éloignement progressif, comme une toile qui se découd fil après fil. Puis le tissu entier avait commencé à se déchirer.

On disait que les fils de Dieu – ces êtres dont l’origine se perdait dans les récits anciens, aux confins du ciel et de la terre – avaient jeté leur dévolu sur les filles des hommes. Ils les avaient trouvées belles, d’une beauté qui parlait à leurs sens, et ils s’étaient choisi des épouses parmi toutes celles qu’ils désiraient. De ces unions étaient nés des géants, les Nephilim, des hommes de renom, des guerriers dont les noms claquaient comme des étendards. Leur présence avait changé quelque chose dans l’air du temps. Une stature impressionnante, certes, mais aussi une violence qui n’était plus seulement humaine. Elle avait pris une dimension nouvelle, démesurée, comme si le ciel même avait contaminé la terre de sa propre rivalité.

Dans la plaine de Shinár, où les briques cuisaient sous un soleil implacable, on édifiait non pas pour habiter, mais pour défier. La sueur des hommes coulait, mêlée à la poussière, formant une pâte grise sur leur peau. Leurs rires étaient gras, leurs yeux brillants d’une ambition sans horizon. Chaque invention, chaque habileté nouvelle, tournait immanquablement vers le mal. Un forgeron ne fabriquait plus seulement une charrue, mais dix modèles de glaives plus acérés que le regard d’un serpent. Le potier moulait des idoles ventrues aux sourires obscènes. Le marchand trichait sur les poids, mentait sur la qualité, et riait de la dupe le soir venu, le ventre plein de vin volé.

Le mal n’était plus une action, c’était un climat. Il imprégnait les murs des maisons, l’eau des puits, le geste le plus simple. Un homme aidait son voisson à relever une bête tombée, non par bonté, mais pour s’en approprier une part plus tard. Les femmes échangeaient des sourires en caressant le manche d’un poignard dissimulé dans leurs robes. La violence était devenue langue courante, le meurtre, une ponctuation banale dans les histoires qu’on se racontait le soir. Toute l’imagination du cœur de l’homme était continuellement orientée vers le mal. Rien que le mal. Tout le temps.

Et l’Éternel regardait.

Son regard n’était pas celui d’un roi lointain depuis une terrasse dorée. Il voyait. Il voyait le petit enfant que l’on privait de pain pour le jeter en pâture aux chiens. Il entendait les cris étouffés dans les ruelles sombres. Il sentait la puanteur de la haine qui montait des autels où l’on sacrifiait des êtres humains aux dieux de pierre. La terre, cette belle et bonne création, était devenue une chose corrompue. Une plaie à vif. Une trahison vivante.

Une douleur, profonde et terrible, étreignit le cœur de Dieu. Une tristesse qui n’avait rien d’abstrait. « Je me repens de les avoir faits, » murmura-t-il dans le silence infini des cieux. Les mots résonnèrent, chargés d’un chagrin qui aurait pu fendre les montagnes. La terre était souillée, remplie de violence à cause des hommes. Chaque pas d’un être humain était une profanation de la terre sainte.

Alors, la sentence tomba, non comme un cri de colère, mais comme une constatation d’une infinie lassitude. « J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux bestioles et aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. »

Pourtant, au milieu de cette fange généralisée, il y avait un point de lumière. Ténu, obstiné. Un homme du nom de Noé.

Noé n’était pas un géant. Il n’avait pas de renom. Il vivait un peu à l’écart, avec ses trois fils, Sem, Cham et Japhet. C’était un homme de la terre, aux mains calleuses, qui sentait le bois et l’humus. Mais il marchait avec Dieu. Cette expression ne signifiait pas qu’il avait des visions chaque jour. C’était plus simple et plus profond. Dans un monde où chaque regard était calcul, le regard de Noé était droit. Où chaque parole était une manipulation, ses mots étaient vrais. Où chaque cœur était un dédale d’intentions torves, le sien cherchait, dans le silence de ses nuits, la présence de Celui qui l’avait fait.

Dieu vit Noé. Au milieu de la corruption universelle, cet homme était juste. Intègre. Il ne suivait pas le courant impétueux du mal. Il tenait bon, comme un vieux chêne dans une tempête. Et Dieu lui parla.

La parole vint à Noé non pas dans un tonnerre, mais peut-être dans le bruissement du vent à travers les cyprès, ou dans la certitude soudaine qui envahit son esprit une nuit où il contemplait les étoiles, impossibles à souiller.

« La fin de toute chair est venue devant moi, dit la voix dans son être. Car la terre est pleine de violence à cause des hommes. Je vais les détruire avec la terre. »

Noé dut s’asseoir. Le souffle lui manqua. Il imagina les visages de ses voisins, des marchands, des enfants même, si prompts à la cruauté. Il imagina les champs, les forêts, les bêtes… tout anéanti. Un grand vertige de tristesse l’envahit, mais aucune révolte. Il savait la vérité de ces mots.

« Mais toi, » reprit la voix, et il y avait une inflexion nouvelle, une fragile espérance, « fais-toi une arche en bois de cyprès. »

Et les instructions suivirent, précises, détaillées, démesurées. Une arche aux dimensions colossales, enduite de poix dedans et dehors. Avec un toit, une porte sur le côté, des étages. Un vaisseau de salut absurde, loin de toute mer.

Noé écouta. Il n’objecta rien. Il ne demanda pas « pourquoi moi ? » ou « comment vais-je faire ? ». Il se leva à l’aube, le cœur lourd mais résolu. Il avait trouvé grâce aux yeux de l’Éternel. Ce n’était pas un prix, c’était un fardeau. Le fardeau de devenir le gardien fragile d’un monde nouveau, au milieu de la fin de tout.

Et il se mit au travail, sous le ciel qui ignorait encore son propre déluge, tandis que les hommes, autour, continuaient à manger, à boire, à se marier, à bâtir, riant de plus belle en voyant ce vieil homme et ses fils construire un immense navire sur la terre ferme. Leurs moqueries étaient le dernier bruit d’un monde qui avait définitivement tourné le dos à la lumière, et qui ne savait pas que les eaux, déjà, frémissaient dans les profondeurs de l’abîme, attendant le commandement.

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