Le soleil de midi écrasait les ruelles de Jérusalem, transformant la poussière en une fine brume dorée qui collait à la peau. Dans l’atelier étroit d’Élyakim, l’air était lourd, chargé de l’odeur d’argile humide et de bois brûlé. Ses mains, crevassées et fortes, pétrissaient une masse de terre grise sur la roue qui grinçait légèrement à chaque rotation. Le tour du potier était son refuge, le lieu où le silence lui parlait plus clairement que les clameurs du marché.
Mais ce jour-là, le silence fut percé par des voix aigres qui filtraient de la rue. Shama, le teinturier, son voisin, était en dispute avec un client. Les mots fusaient, tranchants et rapides, comme des pierres lancées. « Voleur ! Tu as altéré la couleur ! — Menteur ! Tu ne payes jamais le juste prix ! » Élyakim essuya son front du revers de son bras. Il se surprit à écouter, à juger déjà dans son cœur : Shama était un homme dur, il devait être dans son tort. Il eut même une pensée arrogante, cette certitude sourde que donne l’éloignement : *Moi, au moins, je travaille dans l’honnêteté.*
Plus tard, alors qu’il portait deux cruches neuves vers la fontaine, il croisa le client, un nommé Yohanân, le visage encore sombre. Presque sans y réfléchir, Élyakim lui adressa la parole. « Shama t’a encore lésé ? Il est connu pour son âpreté au gain. » Les mots étaient sortis, légers, apparemment solidaires. Yohanân s’arrêta, ses yeux s’enflammèrent. « Tu as vu ? Tu le confirmes ? C’est un fiel ambulant, cet homme ! » Élyakim perçut un frisson d’alerte, mais il était trop tard. Il avait goûté, sans le savoir, à la douceur du potage caché, cette nourriture des ragots qui semble délicieuse sur la langue mais qui, dans les entrailles, se transforme en amertume.
Le lendemain, Shama était devant sa boutique, les bras croisés. Son regard, habituellement fuyant, était planté droit dans celui d’Élyakim. « Ainsi, tu répands des paroles sur mon compte, potier ? Tu juges sans avoir entendu ma part ? » La colère monta d’un coup en Élyakim, chaude et violente. Il se mit à répondre, ses propres paroles se bousculant, cherchant à justifier, à contre-attaquer. Il devint cet homme dont le cœur bouillonne comme une eau retenue derrière un mur de pierres sèches ; il lâcha tout, laissant le flot de ses arguments et de ses griefs anciens dévaler la pente. La dispute s’enflamma sur le seuil, attirant les badauds. Chaque mot était un coup de marteau, chaque réplique un clou enfoncé plus profondément. Ils étaient devenus ces deux forteresses orgueilleuses, chacune derrière ses hautes murailles de certitudes, croyant être inexpugnables avant le crash. Shama criait : « Tu n’es qu’un jaloux ! Ton atelier sent la misère ! » Élyakim rétorquait : « Au moins, mon nom n’est pas synonyme de tromperie ! »
La rupture fut consommée. Pendant des jours, Élyakim rumina. Son travail en pâtit ; une jarre se fendit à la cuisson, symbole trop évident de ce qui s’était brisé. Le pire était cette solitude qui s’installait, cette citadelle du moi où il s’était lui-même enfermé. Il avait repoussé Shama, et par son attitude, il éloignait aussi les autres. Les voisins passaient rapidement, sans s’arrêter pour discuter. Il se sentait comme un homme appauvri qui se contente de son propre esprit, croyant sa vision du monde suffisante, et qui finit par se heurter au néant de ses ressources.
Un soir de découragement, alors que le crépuscule bleuissait les toits, il se rendit chez Nathan, un vieux fabricant de cordes qui vivait à l’écart, près de la porte de la vallée. Nathan ne disait jamais grand-chose d’emblée. Il faisait toucher la fibre de lin, expliquait la torsion qui donne la force, parlait des arbres qui plient dans le vent. Ce soir-là, Élyakim se laissa aller, racontant la dispute, ses doutes, sa colère rentrée. Il déversa tout, comme on vide une cruche fêlée.
Nathan écouta. Longuement. Il ne l’interrompit pas une seule fois. Il laissa le flot trouble se tarir de lui-même. Puis, il se leva pour attiser la lampe à huile. « Tu as entendu le bruit de ta propre voix, Élyakim, » dit-il enfin, d’un ton doux et usé comme sa corde la plus solide. « Mais as-tu écouté le silence entre les mots de Shama ? Il y a une angoisse dans son empressement à s’enrichir. Un homme blessé. »
Cette simple phrase frappa Élyakim comme une révélation. Il n’avait écouté que pour répondre, pas pour comprendre. Il avait été ce sot qui trouve son plaisir à exprimer son opinion, pas à percevoir la réalité. Nathan poursuivit, en tressant distraitement un brin de chanvre. « Les mots… ils sont des choses étranges. Certains sont légers comme de la paille et volent partout, enflammant des querelles que personne ne peut plus éteindre. D’autres sont lourds de vie ou de mort. Tu as choisi, devant la fontaine, des mots de mort. Tu as nourri un feu. Maintenant, il te faut choisir des mots de vie. Mais avant de les prononcer, il te faut te taire. Et écouter. Vraiment. »
Les jours suivants, Élyakim observa Shama. Non plus avec le regard du juge, mais avec celui, nouvellement appris, de l’attention. Il vit la fatigue de l’homme, ses yeux cernés, la façon dont il hélait les clients avec une brusquerie qui ressemblait à de la peur. Un matin, un de ses apprentis laissa tomber un bac de teinture pourpre, valeur d’une semaine de travail, sur le sol de terre battue. La colère de Shama fut terrible, démesurée. Élyakim, qui assistait à la scène, s’approcha. Il se força à ne rien dire d’abord. Puis, il dit simplement : « La perte est amère. J’ai perdu une fournée, la semaine dernière. Le feu était trop vif. » Shama se tourna, surpris. Il n’attendait pas de compassion, surtout pas de ce voisin devenu ennemi. Il grogna quelque chose, puis tourna les talons.
Le lendemain, Élyakim, poussé par une force qui n’était plus de l’orgueil, se présenta devant l’atelier du teinturier avec un petit pot de terre cuite, simple, mais parfaitement émaillé. « Pour remplacer celui que ton garçon a cassé, » dit-il. Shama le dévisagea longuement, cherchant le piège, la moquerie. Il n’y avait qu’une offrande silencieuse. Il prit le pot, le pesant dans sa main. « Ce n’était pas la peine, » marmonna-t-il, mais il ne le rendit pas.
La réconciliation ne fut pas un festin bruyant. Ce fut un lent tissage, fait de regards échangés, de hochements de tête, puis d’une parole sobre sur la qualité de l’ocre, sur le prix du bois. Elle naquit du renoncement d’Élyakim à avoir raison, de sa volonté de tendre l’oreille avant d’ouvrir la bouche. Un après-midi, Shama vint même lui demander conseil pour réparer un bac fissuré. Ils travaillèrent côte à côte, dans un silence devenu paisible.
Élyakim comprit alors la profondeur du dernier proverbe que Nathan lui avait cité, un soir, alors que les cigales chantaient : *Il existe un ami plus attaché qu’un frère.* Nathan n’avait pas été cet ami en prenant son parti, mais en lui montrant le chemin étroit de la sagesse. Et dans l’acte de tendre la main à Shama, une fraternité nouvelle, fragile et précieuse, était née de l’écoute et du pardon.
Dans son atelier, la roue tournait à nouveau avec un grincement régulier. Sous ses doigts, l’argile obéissait, montait, prenait forme. Elle était molle et malléable, comme le cœur avant qu’il ne s’endurcisse dans l’orgueil. Et Élyakim savait que le travail du potier, comme celui de la sagesse, était sans fin. Il fallait centrer la masse sans cesse, veiller à la pression des doigts, rester humble sous la rotation du tour. Une parole, un geste, pouvait tout déformer. Mais une parole juste, née du silence et de l’attention, pouvait donner à la forme une beauté qui résisterait au feu.




