Bible Sacrée

La Contemplation du Cantique

La chaleur du jour commençait à se retirer, laissant place à une lumière d’ambre qui adoucissait les contours des collines de Jérusalem. Assis dans l’ombre du figuier, le vieil homme fermait les yeux, laissant le parchemin reposé sur ses genoux. Ce n’était pas un texte qu’on abordait à la hâte. Il fallait la lenteur, cette pesanteur dorée de l’après-midi, pour en laisser filtrer le sens, comme on laisse infuser des herbes amères et douces.

Dans sa mémoire, les mots du Cantique se faisaient images, mouvements, paysages. Ce chapitre septième, surtout. Il ne s’agissait pas simplement de beauté, mais de louange. Une louange qui prenait racine dans la terre et s’élevait vers le ciel.

Il se mit à écrire, non pas une explication, mais une écoute prolongée, le récit d’une contemplation.

***

Elle dansait. Ce n’était pas la danse des festins publics, pleine de vigueur et de codes, mais une lente rotation sur elle-même, les pieds nus écrasant la poussière de la cour intérieure. Le regard de Salomon, à demi caché par les feuillages de la treille, la suivait. Il avait vu des reines, des princesses de tous les royaumes, parées des joyaux de l’Égypte et de la pourpre de Tyr. Mais cette jeune femme de Sunam, sa bien-aimée, possédait une gloire qui ne venait pas des coffres, mais de la vie même.

Il commença par ses pieds. Non pas par son visage, non pas par ses yeux, comme le ferait un jeune homme pressé. Il commença par le fondement, par ce qui la reliait à la terre. « Que tes pieds sont beaux dans tes sandales, fille de prince ! » murmura-t-il, pour lui seul. Les courbes de ses chevilles étaient comme des ouvrages d’orfèvrerie, façonnés par des mains de maître. Il imaginait la fermeté de ses pas dans les vignes, la légèreté de sa course sur les sentiers des montagnes. Ces pieds avaient foulé les mêmes sentiers que lui, mais ils portaient une histoire différente, une histoire de vignoble et de soleil, une histoire qui sentait le raisin écrasé et la terre humide du matin.

Son regard remonta, capturé par la courbe de ses cuisses. La comparaison lui vint, non d’un atelier de sculpteur, mais des trésors de son propre palais, offerts par des artisans lointains. « Les courbes de tes cuisses sont comme des colliers, œuvre des mains d’un artiste. » C’était une force gracieuse, une architecture vivante de mouvement et de repos. Il pensait aux montagnes arrondies de Galaad, douces et fermes sous la lumière. Il n’y avait rien de statique en elle ; chaque ligne promettait le déplacement, la marche, la montée.

Il s’attarda au nombril. Lieu de l’origine, cicatrice secrète de la naissance. « Ton nombril est une coupe arrondie où le vin parfumé ne manque pas. » La vision était intime, presque trop audacieuse. Ce n’était pas une coupe d’apparat, mais une coupe toujours pleine, débordante d’un breuvage qui n’était pas pour la soif du corps, mais pour l’allégresse de l’âme. Un vin mélangé d’aromates, épicé, chaud. En elle, résidait une source inépuisable de joie, de vie offerte.

« Ton ventre est un monceau de froment, entouré de lis. » Là, la métaphore glissait du minéral au vivant, à l’essentiel. Le froment, promesse de pain, de subsistance, de douceur nourricière. Ce n’était pas la maigreur d’une danseuse de cour, mais la richesse d’une terre bénie, d’une moisson généreuse. Et les lis, ces fleurs des champs que Salomon dans toute sa gloire ne pouvait égaler, en gardaient les abords. Pureté et fertilité mêlées, un jardin secret où la grâce veillait sur l’abondance.

Il vit ensuite sa poitrine. « Tes deux seins sont comme deux faons, les jumeaux d’une gazelle. » La comparaison animale, vive, timide et bondissante, disait toute la délicatesse. Ce n’était pas une lourdeur, mais une vie palpitante, une douceur craintive et pourtant offerte. Il se souvint des gazelles sur les collines, créatures du souffle et de la fuite, insaisissables. En elle, elles trouvaient un refuge, un repos jumeau.

Le cou enfin. « Ton cou est comme une tour d’ivoire. » Long, droit, fier. L’ivoire, matière froide et précieuse, était ici réchauffé par la vie qui battait en dessous. Une tour, non de guerre, mais d’observation, de sérénité. Elle portait sa tête avec une dignité qui n’avait rien d’emprunté, une noblesse native.

« Tes yeux sont comme les étangs de Hesbon, près de la porte de Bat-Rabbim. » Il pouvait enfin nommer son regard. Des étangs, pas des sources vives. Des miroirs d’eau calme et profonde, reflétant le ciel mais cachant des fonds obscurs et mystérieux. Hesbon, une ville lointaine, évoquait des eaux rares, précieuses dans l’aridité. Son regard était un abreuvoir pour son âme assoiffée.

« Ton nez est comme la tour du Liban, qui regarde du côté de Damas. » Un profil net, une arête ferme, une sentinelle. Elle faisait face à l’horizon, aux vents, aux influences lointaines. C’était le visage d’une reine, non d’une courtisane. Une force tranquille qui surveillait et discernait.

« Ta tête sur toi est comme le Carmel. » La chevelure, sans doute. Mais il voyait plus : la tête toute entière, siège de la pensée, couronnée de cette masse sombre et parfumée, majestueuse comme la montagne qui s’avance dans la mer, verte et imposante. Et de cette tête, « les boucles de ta chevelure sont comme la pourpre ; un roi est enchaîné par tes boucles. » La pourpre, couleur royale, teinte du sacrifice et de la souveraineté. Ses cheveux n’étaient pas un ornement, mais un lien, un filet de dignité qui le retenait, lui, le roi, captif d’un amour plus fort que les chaînes d’or.

Il retint son souffle. La louange avait atteint son sommet. « Que tu es belle, que tu es agréable, mon amour, au milieu des délices ! » Ce n’était plus une description, c’était un cri étouffé, une conclusion inévitable. Sa taille lui rappela la forme du palmier, élancée, féconde, et ses seins les grappes du dattier. Il dit alors, la voix un peu rauque : « Je monterai sur le palmier, j’en saisirai les régimes. »

L’image était audacieuse, presque choquante dans sa franchise. S’élever, saisir, goûter. C’était le désir, oui, mais un désir qui reconnaissait en elle un arbre de vie, dont les fruits étaient à la fois douceur et force. Et alors, comme une évidence, il sut que son palais trouverait en elle un vin qui coulerait droit, glissant sur les lèvres et les dents de ceux qui s’endorment, pour murmurer enfin dans le sommeil partagé.

Le vieil homme, dans l’ombre du figuier, releva la tête. Le parchemin était couvert de son écriture serrée. Il n’avait pas écrit un commentaire, mais la trace d’un regard. Un regard d’homme, émerveillé, qui voyait dans la femme aimée bien plus qu’une forme : une terre promise, un jardin clos, une fontaine scellée, une promesse de l’Éternel lui-même. L’amour humain, dans sa plénitude charnelle et tendre, n’était pas une diversion, mais un sacrement. Un chemin de pierres vers une compréhension plus haute.

Le jour avait tourné. La lumière était maintenant horizontale, rasante, allumant des feux dans les fenêtres de la ville. Il roula le parchemin lentement. La danse était finie dans son récit, mais elle continuait, éternellement, dans le cœur de ceux qui osaient, avec crainte et tremblement, et avec une joie immense, dire à l’être aimé : « Que tu es belle. Que tu es agréable. » Et, dans ce dire, entrevoir l’écho d’une autre voix, plus ancienne, qui sur les eaux primordiales avait murmuré la même chose devant sa création.

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