La chaleur de l’après-midi pesait sur le faubourg de Tel-Abib, une chaleur lourde, chargée de poussière et de désespoir. Ézéchiel sentait la sueur couler le long de sa colonne vertébrale, une goutte traçant un chemin capricieux sur sa peau. Il était assis par terre, le dos vaguement appuyé contre le mur de terre crue de sa maison, les yeux fixés sur l’objet posé devant lui.
Ce n’était qu’une brique, une simple brique de boue séchée, récupérée sur un chantier abandonné. Rugueuse sous ses doigts. Il l’avait posée là, au centre de l’espace dégagé, et la contemplait depuis un moment déjà, comme si elle pouvait lui révéler un secret. Le silence n’était rompu que par le bourdonnement des mouches et les voix lointaines des exilés. Puis, la voix intérieure, celle qui ne le quittait plus, se fit pressante. Ce n’était pas un son, mais une certitude qui s’implantait dans ses entrailles, une instruction claire et terrible.
Il se leva, les articulations un peu raides, et alla chercher un outil pointu. Revenu devant la brique, il s’agenouilla. Le geste était absurde, il le savait. Mais il obéit. Il se mit à graver, avec une lenteur méticuleuse, des lignes sur la surface ocre. Des traits qui devinrent des remparts, des angles qui formèrent des tours. Jérusalem. Il gravait la ville sainte, sa ville, sur ce fragment d’argile banal, perdu au milieu de la plaine babylonienne. Chaque sillon dans la terre sèche était une douleur. Il y mit des heures, perdu dans le souvenir des pierres, de l’odeur du marché, du murmure des prières au Temple.
Quand ce fut fini, il resta un long moment immobile, les yeux brûlants. Puis, l’ordre intérieur revint, implacable. Il dressa devant la brique-gravure un petit mur de fortune, avec des pierres et des débris. Un ouvrage de siège. Il le fit minutieusement, comme un enfant appliqué, mais son cœur était un bloc de glace. Ensuite, il plaça entre le mur et la ville une plaque de fer rouillée qu’il avait trouvée. Un écran. Une barrière.
Alors commença la partie la plus étrange, la plus intolérable. Il se coucha sur le côté gauche, face à la brique. La pose était inconfortable, le sol dur, les cailloux lui meurtrissant la hanche. Il leva un bras et le pointa, doigt tendu, vers Jérusalem miniature. Un geste d’accusation, de jugement. Il devait rester ainsi.
Les heures passèrent. Le soleil déclina, teintant le ciel de pourpre. La soif le tenaillait, mais il ne bougea pas. Des voisins passèrent, le virent. Quelques-uns ricanèrent. Un vieillard s’arrêta, le regard sombre, et hocha lentement la tête avant de s’éloigner. La nuit tomba, froide à présent. Les muscles d’Ézéchiel hurlaient de protestation. Il fixait la brique, devenue une tache pâle dans l’obscurité. Il ne voyait plus la gravure, mais il voyait la ville véritable, enveloppée dans l’aveuglement de son péché. Le poids de la gloire de l’Éternel, absente, pesait sur lui, plus lourd que tout.
Les jours s’enchaînèrent, puis les semaines. Son corps s’était fait à la douleur, une douleur sourde et permanente. Il ne se levait que pour les besoins les plus urgents, toujours rivé à ce rôle de signe vivant. Cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche. Un jour pour chaque année de la rébellion du royaume du Nord, d’Israël, disparu depuis longtemps mais dont la faute imprégnait encore la mémoire de Dieu. Sa pensée divaguait parfois, emportée par la fièvre et l’épuisement. Il revoyait les prophéties d’Osée, les avertissements ignorés, la chute de Samarie. Il portait cela, physiquement.
Puis, dans une douleur renouvelée, il se tourna sur le côté droit. Quarante jours. Un jour pour chaque année de Juda, le royaume du Sud, de Jérusalem, dont la perfidie était plus amère encore parce qu’elle se déroulait à l’ombre du Sanctuaire. Quarante jours de crampes aiguës, de nuits à grelotter, de jours à cuire sous le soleil. Son bras, tendu vers la brique, semblait ne plus lui appartenir, un membre de bois sec.
La faim était une compagne constante. Mais même la nourriture était un symbole, un rappel de l’indignité à venir. Un matin, sa femme, le visage fermé par une angoisse qu’elle ne disait pas, lui apporta la ration quotidienne. De l’orge, des lentilles, quelques fèves, un peu de millet. Elle les avait mélangés dans un seul récipient, une soupe épaisse et grossière. La nourriture du siège. Elle la posa près de lui avec une cruche d’eau. Il mangea, mâchant lentement cette pâte sans saveur, calculant mentalement le poids. Vingt sicles par jour. À peine de quoi tenir. L’eau, elle, était mesurée aussi : un sixième de hin, quelques gorgées à peine, pour entretenir la soif plus que pour l’étancher. Sa peau se desséchait, ses lèvres se gerçaient. Il buvait la honte et la pénurie.
Un soir, alors que l’obscurité était presque totale, la voix intérieure frappa de nouveau, avec une clarté qui le fit frémir. L’instruction concernait le combustible. Pour cuire cette misérable galette, il devait utiliser des excréments humains. La nausée le submergea, viscérale. Ce n’était pas seulement la répugnance physique, c’était la transgression de la Loi, la souillure rituelle absolue. Une plainte rauque lui échappa, là, dans la nuit. Il se débattit intérieurement, écœuré. Était-ce donc cela, le sort de son peuple ? Être réduit à une telle impureté, à une telle déchéance, loin de la Terre Promise, privé de l’autel pur ?
Il supplia, dans un murmure fissuré par la soif. « Ah, Seigneur Éternel ! Voici, mon âme n’a point été souillée… » La protestation du dernier lambeau de dignité. Et la réponse vint, un assouplissement dans la rigueur terrible du signe. La permission d’utiliser des bouses de bœuf, le combustible des pauvres, des nomades. Un adoucissement qui était encore une marque d’infamie. Il cuisait sa nourriture sur une flamme alimentée de fiente animale, et l’odeur âcre et douceâtre se mêlait à celle de la poussière et de sa propre sueur. C’était l’odeur de l’exil.
Jour après jour, il mangeait cette ration de siège, devant la brique gravée, pointant du doigt la ville condamnée. Il était devenu un spectacle. Les enfants ne riaient plus ; ils le regardaient avec de grands yeux silencieux. Les adultes détournaient le regard, ou le fixaient avec une horreur fascinée. Ils comprenaient, maintenant. Le message n’était plus dans des paroles, il était dans ce corps décharné, dans ce visage buriné par le soleil et la privation, dans ce doigt accusateur qui ne tremblait même plus. Il était le siège. Il était la famine. Il était la purification par l’horreur.
Le dernier jour, lorsqu’il put enfin, d’un mouvement qui lui parut infiniment lent et douloureux, se mettre sur son séant, puis se lever, un grand silence se fit en lui. La ville sur la brique était toujours là, entourée de son petit mur de pierres. La plaque de fer était ternie. Tout son être n’était que douleur et faiblesse. Mais le signe était accompli. Il avait porté l’iniquité de la maison d’Israël et de la maison de Juda. Il l’avait portée dans ses muscles noués, dans ses os douloureux, dans son ventre creux.
Il regarda ses mains, sales, les ongles cassés. Il n’avait pas prononcé de grand discours. Il n’avait pas déployé d’éloquence. Il avait simplement été là, réduit à l’état de parabole vivante et souffrante. La vérité de Dieu, parfois, ne se crie pas. Elle se couche sur le sol dur, et elle attend, et elle pointe du doigt, inlassablement, jusqu’à ce que les yeux aveugles finissent par voir. Ézéchiel ramassa la brique, la tenant un instant contre sa poitrine. Le message était donné. Maintenant, il allait falloir trouver les mots pour le dire. Mais pour l’instant, il n’avait qu’une soif immense, et le goût de la cendre dans la bouche.




