Bible Sacrée

Les Rendez-vous de Dieu

La première fraîcheur du printemps flottait encore sur le désert lorsque mon père, Éliézer, nous réunit au crépuscule. L’air sentait la terre humide et l’herbe rare, une senteur fugace et précieuse. Il ne parla pas tout de suite, laissant le silence se faire, un silence qui n’était pas vide, mais plein de l’attente de toute la communauté campée autour de nous. Puis, d’une voix basse que nous devions tendre l’oreille pour saisir, il commença : « L’Éternel a parlé à Moïse. Il y a des temps fixés, des rendez-vous solennels que vous annoncerez en leur saison. »

C’est ainsi que j’ai appris les rendez-vous de Dieu. Non pas comme une liste, mais comme le souffle même de l’année, un cycle respiré au rythme de Sa présence.

Le premier de ces temps arriva alors que la nuit était encore longue. La *Pessah*. Mon père éteignit la dernière lampe à huile et, dans une obscurité si profonde qu’on distinguait à peine les silhouettes des siens, il raconta. Il ne raconta pas seulement la sortie d’Égypte, les briques sans paille, le fleuve de sang. Il décrivit la hâte, la pâte qui n’avait pas levé collant aux doigts des femmes, la peur aigre dans la gorge, et cette foi folle de traverser la mort parce qu’une voix l’avait ordonné. Pendant sept jours, nous mangeâmes du pain sans levain, *matzah*, dur et friable. Chaque bouchée était âpre, un rappel que la liberté n’est pas un festin, mais une fuite sacrée. Une nourriture de voyageurs pressés, toujours en chemin.

Et juste au lendemain de ce shabbat de la Pâque, mon père prit une gerbe des premiers épis d’orge que notre petit champ, près du torrent, avait donnés. L’offrande du premier fruit. Je le vis la secouer, rituel grave et simple, devant la Demeure. C’était une offrande de confiance. Donner le premier, le meilleur, sans savoir si le reste suivrait. L’homme d’à côté, Shimon, murmura : « On reconnaît l’arbre à son premier fruit. Dieu reconnaît notre année à ce geste. » Il y avait dans l’air une espérance tangible, comme une promesse de moisson.

Puis, on compta. Sept semaines entières, depuis le jour de l’offrande de la gerbe. Quarante-neuf jours. Ma sœur, Débora, nouait un brin de cordelette à un pilier de la tente chaque matin. Une attente patiente, qui se tissait jour après jour. Et au cinquantième jour, ce fut *Chavouot*, la fête des Semaines. Plus de gerbe isolée, cette fois. On apporta deux pains, pétris avec du levain cette fois-ci. Le levain, symbole de ce qui fermente, de ce qui est en nous. Les offrir, c’était offrir notre travail achevé, notre vie transformée, avec ses imperfections. C’était aussi la fête du don de la Loi, mais mon grand-père disait qu’on ne célébrait pas des pierres gravées. On célébrait le moment où la parole a pris racine dans le cœur des hommes, comme le grain dans la terre.

L’été vint, lourd et cuisant. Le désert reprenait ses droits, et le temps semblait suspendu sous le soleil de plomb. Puis, à la septième lune, au premier jour, retentit le chofar. Un son déchirant, rauque, qui n’annonçait ni guerre ni fête, mais un arrêt. *Yom Terouah*, le jour du son éclatant. Un long soupir pour la communauté. Une pause solennelle. On ne travaillait pas. On écoutait. On se préparait intérieurement. Ce n’était qu’un murmure avant l’orage.

Car dix jours plus tard venait le jour redouté et nécessaire : *Yom Kippour*. Avant l’aube, le grand prêtre, Aaron, se lava longuement, revêtit des habits de lin simple, blancs comme la lumière crue du désert. Il n’y avait pas de faste. Seulement un homme, face à la Sainteté. On jeûnait, on affligeait son âme. Je me souviens de la faiblesse joyeuse qui me prenait en fin de journée, une légèreté étrange. Ce n’était pas la faim qui comptait, mais l’espace qu’elle creusait en nous. Le bouc émissaire, chargé de toutes les fautes du peuple, était chassé vers Azazël, dans le désert sans retour. On regardait la bête disparaître dans un nuage de poussière, et avec elle, le poids insupportable de l’année. Un silence de plomb suivait, jusqu’à ce que le prêtre ressorte, vivant, du Saint des Saints. Alors seulement l’allégesse éclatait, timide d’abord, puis débordante. Le pardon n’était pas un concept. C’était l’air qu’on recommençait à respirer.

Cinq jours plus tard, c’était la joie pure. *Souccot*, la fête des Cabanes. Pendant sept jours, nous quittions la solidité de nos tentes pour habiter sous des huttes de branchages, au toit si clairsemé qu’on y voyait les étoiles. C’était inconfortable, exposé aux vents frais de l’automne naissant. Mais quelle joie ! On brandissait le *loulav*, cette gerbe fragile de rameaux de palmier, de myrte et de saule, avec son fruit d’or, l’étrog, au parfum enivrant. On l’agitait dans toutes les directions, reconnaissant que la souveraineté de Dieu s’étend à tous les vents du ciel. On mangeait, on buvait, on riait sous la voûte étoilée. Mon père répétait : « Il faut que nos pères nous aient raconté qu’ils ont vécu ainsi dans le désert, fragiles, dépendants de la nuée. Nous, nous le vivons. » La joie était un commandement, et c’était le plus exigeant et le plus doux de tous.

Le huitième jour, un temps à part, solennel et recueilli, clôturait tout. L’assemblée close. On rentrait chez soi, les branchages secs craquant sous les pieds. L’année liturgique était accomplie.

Je repense à tout cela maintenant, des années plus tard, assis devant ma propre tente. Ce n’étaient pas des « fêtes ». C’était une respiration. Inspirer la solennité de Kippour, expirer la joie de Souccot. Recevoir la liberté en pain azyme, puis offrir le travail accompli en pain levé. Un cycle qui épousait celui de la terre et du ciel, mais qui visait l’âme. Dieu ne nous donnait pas des dates. Il nous donnait des rendez-vous. Et dans l’attente, dans le jeûne, dans la cabane branlante et la gerbe secouée, Il se rendait présent. C’était tout le mystère : Sa Sainteté venait habiter notre temps, le marquer de Son souffle, et faire de nos vies ordinaires une offrande perpétuelle.

LEAVE A RESPONSE

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *