La guerre était finie. Cette vérité, il fallut du temps aux hommes des tribus de Ruben, de Gad et à la demi-tribu de Manassé pour la laisser infuser en eux, comme une pluie lente sur une terre desséchée. Depuis des années, le bruit avait été leur fond sonore : le choc sourd des pierres contre les murs de Jéricho, le grincement strident des chars sur le sol, les cris mêlés des combats, les ordres brefs de Josué, et, par-dessus tout, ce murmure perpétuel de milliers de personnes en mouvement, une armée et un peuple en migration. Maintenant, sur la rive orientale du Jourdain, le silence était une présence étrange, presque oppressante.
Josué les avait convoqués à Silo, devant la Tente de la Rencontre. L’air sentait la poussière chaude et la laine des troupeaux. Le vieux chef, son visage buriné par le soleil et le commandement, les regarda avec une gravité où perçait une lassitude profonde. « Vous avez observé tout ce que Moïse, serviteur de l’Éternel, vous a ordonné, dit-il, sa voix rauque mais claire. Et vous m’avez obéi en tout ce que je vous ai commandé. » Ses mots tombaient dans le silence attentif des guerriers. Il énuméra leurs combats, leur fidélité, la fraternité qui n’avait pas flanché. Puis vint la sentence, douce et lourde à la fois : « Vous pouvez maintenant retourner vers vos tentes, dans le pays qui vous appartient. »
Un souffle parcourut l’assemblée. C’était la liberté. C’était la séparation.
Ils partirent donc, chargés des bénédictions de Josué et d’un butin considérable : du bronze lourd et luisant, du fer froid, des étoffes aux couleurs passées, du bétail aux cornes immenses qui meuglait doucement. La traversée du Jourdain fut une cérémonie plus intime que la première, grandiose, sous Josué. L’eau froide leur glaça les jambes, mais le cœur était léger. Ils revirent les terres de Galaad, grasses et vertes, promises autrefois par Moïse. Les femmes et les enfants, laissés dans des campements fortifiés, sortirent en courant à leur rencontre. Les rires et les pleurs se mêlèrent, une joyeuse cacophynie après les années de silence anxieux.
Mais très vite, une inquiétude sourde naquit dans l’esprit des chefs, Phinéas, fils d’Éléazar le prêtre, en tête. Elle germa lors des veillées, autour des feux qui mordaient la nuit fraîche des plateaux. Ils parlaient des frères, de l’autre côté du fleuve. Une distance, désormais. Un fossé fait d’eau et de mémoire. « Nos enfants, dit un ancien de Gad en tapotant le manche de son couteau. Comment sauront-ils, dans dix générations, que nous appartenons au même peuple ? Que nous servons le même Dieu ? Le fleuve deviendra une frontière. Ils nous traiteront en étrangers. »
L’idée, lancée ainsi, grandit. Elle n’était pas le fruit d’une rébellion, mais d’une peur profonde, viscérale, celle de l’exclusion. La peur que l’histoire ne les efface du récit commun. Ils décidèrent donc d’agir, non pas en secret, mais avec une conviction solennelle. Non pas un autel pour les holocaustes – cela, seul l’autel de l’Éternel à Silo pouvait le recevoir. Mais un témoin. Une réplique imposante, en pierres brutes, non taillées par le fer, érigée près du Jourdain, du côté de l’orient. Un monument de pierres empilées, qui ne verrait jamais le sang d’un sacrifice, mais qui crierait, par sa simple masse, un message à travers les âges : « Regardez ! Nous aussi, nous avons part à l’Éternel ! »
Ils le bâtirent avec application, ces soldats redevenus bergers et laboureurs. La structure s’éleva, massive, silencieuse, dominant les roseaux du fleuve.
La nouvelle traversa le Jourdain comme un feu de broussaille en été.
Elle arriva aux fils d’Israël sous la forme de rumeurs déformées, grossies par la peur. « Les Rubénites, les Gadites… ils ont bâti un autel ! Un autel face au pays de Canaan ! Une rébellion ! Une idolâtrie ! » Le choc fut immense, une douleur physique. Après tout ce qu’ils avaient enduré ensemble, après la terrible leçon de Akan et son péché qui avait failli les perdre tous, c’était la trahison suprême. La colère, blanche et pure, s’empara de l’assemblée à Silo. On parla tout de suite de guerre sainte. De châtier les frères égarés avant que la souillure ne se répande. La mémoire collective, encore fraîche, revoyait le Veau d’or, les plaies, le désert.
Mais une sagesse, peut-être inspirée par l’Esprit, imposa une pause. On enverrait d’abord une délégation. Une ambassade de poids, menée par Phinéas le prêtre, celui qui, jadis, avait arrêté la plaie par son zèle brûlant. Avec lui, dix chefs, un par tribu de l’ouest. Des hommes respectés, dont la parole avait du poids.
Ils traversèrent le fleuve, non en conquérants, mais en frères sévères, le cœur lourd d’appréhension. La rencontre eut lieu dans la plaine, près du nouvel édifice de pierre. Les hommes de l’est sortirent de leurs campements, surpris par cette foule solennelle. L’air était tendu, électrique. On sentait l’odeur de la poussière et de la sueur nerveuse.
Phinéas s’avança. Il ne salua pas. Son visage était pâle, ses yeux brûlaient du même feu que lorsqu’il avait transpercé le couple impie. Sa voix, lorsqu’elle s’éleva, fut tranchante comme une lame. « Ainsi parle toute l’assemblée de l’Éternel : Quel est ce crime que vous avez commis en vous détournant de l’Éternel, en bâtissant un autel pour vous révolter aujourd’hui contre lui ? » Les accusations tombèrent, lourdes et terribles : le souvenir de Péor, où une partie du peuple était tombée dans l’idolâtrie et la débauche ; le crime d’Akan, qui avait attiré la défaite sur tous. « Si vous vous révoltez contre l’Éternel aujourd’hui, demain il sera irrité contre toute l’assemblée d’Israël. » Il offrit même, dans une ultime tentative de sauver l’unité, de leur céder une part du territoire à l’ouest du Jourdain, si leur terre actuelle était jugée impure.
Le silence qui suivit fut lourd. Les hommes de l’est se regardèrent. Puis leurs chefs, à leur tour, s’avancèrent. Il n’y avait pas de colère dans leurs yeux, mais une profonde tristesse, et une détermination calme.
« L’Éternel, le Dieu des dieux, le sait, commença l’un d’eux, d’une voix qui portait sans effort. Et qu’Israël le sache aussi ! Si c’était par rébellion, par infidélité envers l’Éternel, qu’il ne nous sauve point en ce jour ! » Ils jurèrent, invoquant le châtiment divin s’ils mentaient. Puis, lentement, patiemment, ils déroulèrent le fil de leur peur. « Nous l’avons fait par souci, voyez-vous. Par crainte pour l’avenir. » Leurs mots peignirent la scène redoutée : des enfants, plus tard, élevés loin du sanctuaire central, à qui les fils de l’ouest diraient : « Quel droit avez-vous de servir l’Éternel ? Vous êtes séparés par le fleuve, vous n’avez point de part avec lui. »
Leur geste alors apparut sous un jour entièrement nouveau. Ce tas de pierres n’était pas un autel. C’était un témoin. Une copie, un symbole. « Il est témoin entre nous et vous, et entre nos descendants après nous, que nous servons l’Éternel. » Leur explication était simple, presque naïve dans sa logique : cet édifice ne servirait jamais au feu ou au sang. Il resterait là, muet et inerte, comme un cri de pierre contre l’oubli, un pont visuel jeté par-dessus les eaux du Jourdain pour dire : « Nous sommes uns. »
La réaction de Phinéas et des délégués fut immédiate. Les visages se détendirent, les poings serrés s’ouvrirent. La colère fit place à un immense soulagement, puis à une joie profonde, chaleureuse. Phinéas lui-même, le zélote au poignard facile, eut un éclat dans le regard. « Aujourd’hui, nous reconnaissons que l’Éternel est au milieu de nous, s’écria-t-il, puisque vous n’avez pas commis ce crime contre lui. Vous avez préservé les fils d’Israël de la main de l’Éternel. »
La réconciliation fut complète, bruyante, empreinte de cette effusion rude des guerriers. On parla longtemps. Puis la délégation repartit de l’autre côté du fleuve et rapporta les paroles aux fils d’Israël. La satisfaction fut générale. On bénit Dieu. On ne parla plus de guerre.
Le monument de pierre, près du Jourdain, fut appelé « Éd ». *Témoin*. Il resta là, des siècles durant, se faisant oublier des hommes peut-être, grignoté par les lichens, noirci par les pluies. Il ne servit jamais à un sacrifice. Mais il accomplissait pleinement son office silencieux : rappeler, à quiconque passait, qu’une fraternité peut survivre à la distance, et que parfois, la peur de perdre un lien peut pousser à construire des ponts, même s’ils ne sont faits que de pierres brutes et d’intentions pures. La guerre était finie. Mais l’œuvre difficile de l’unité, celle-là, venait juste de recevoir son premier, et plus durable, monument.




