L’hiver était particulièrement rude cette année-là à Jérusalem. Un vent aigu venu de l’est s’engouffrait dans les ruelles de la cité de David, apportant avec lui la poussière du désert et un pressentiment tenace. Dans le palais, le roi Jojakim, fils de Josias, se tenait près d’un brasero, les mains tendues vers la chaleur parcimonieuse. Les nouvelles qui lui parvenaient n’étaient que mauvaises. Depuis des mois, les rapports des frontières parlaient de mouvements de troupes, de pillages, de villes vassales cessant soudainement de payer leur tribut. L’ombre de Babylone s’allongeait, dévorant peu à peu la lumière.
Il se souvenait des paroles du prophète Jérémie, prononcées des années auparavant dans la cour même du temple. Des mots durs, brûlants comme ce charbon dans le brasero. Des avertissements qui lui avaient semblé, à l’époque, être le radotage d’un illuminé nostalgique des réformes de son père. Mais maintenant, chaque mot revenait le hanter, comme un écho aux rapports de ses espions. L’Éternel avait envoyé contre lui des bandes de Chaldéens, de Syriens, de Moabites et d’Ammonites. Ce n’était plus une menace vague ; c’était l’étau qui se resserrait.
La fin de son règne fut misérable, sans gloire. Il mourut dans son lit, certes, mais au milieu des chuchotements et de la peur. Son fils Jojakin, un jeune homme de dix-huit ans au visage encore lisse mais aux yeux déjà vieillis par l’inquiétude, lui succéda. Le poids de la couronne était lourd, trop lourd pour ses épaules. Il régna trois mois. Trois mois durant lesquels il tenta, par une piété de façade, d’apaiser le courroux divin dont tout le monde parlait à voix basse. Mais le temps de la grâce était épuisé.
Ce fut au printemps, alors que les amandiers commençaient à fleurir sur les collines environnantes, que l’armée de Nebucadnetsar arriva. Elle n’apparut pas dans un tourbillon de poussière héroïque ; elle enserra la ville lentement, méthodiquement, comme un serpent constricteur. Les soldats babyloniens plantèrent leurs tentes, creusèrent leurs tranchées, établirent leur siège avec une terrifiante routine. De la muraille, Jojakin pouvait voir les étendards étrangers, les machines de guerre assemblées pièce par pièce, et cette mer de feux de camp qui scintillaient, innombrables, dans la nuit.
La résistance fut brève. Le cœur du peuple n’y était plus. La famine pointait déjà son nez dans les quartiers pauvres. Alors, le jeune roi sortit. Il franchit la porte avec sa mère, ses serviteurs, ses chefs et ses eunuques. La scène était d’une humiliante sobriété. Il n’y eut pas de grande bataille finale, pas de dernier baroud d’honneur. Juste une reddition, froide et calculée. Nebucadnetsar lui-même était venu. L’homme avait une présence massive, un visage de pierre où ne se lisait aucune colère, seulement la froide satisfaction du pouvoir.
L’occupation fut méthodique, d’une brutalité efficace. Les Babyloniens pénétrèrent dans le Temple, la maison même de l’Éternel. Ils ne la détruisirent pas, pas encore. Ils la vidèrent. Ils emportèrent les trésors accumulés depuis Salomon, depuis les jours fastes. Les chandeliers d’or, les coupes, les bassins, tout le métal précieux fut emmené. C’était un pillage, bien sûr, mais aux yeux de ceux qui restaient, c’était bien plus : c’était le symbole que la gloire s’en était allée. La Shekinah avait quitté le lieu saint.
Puis vint le temps des déportations. Ce ne fut pas une rafle aveugle. Les officiers babyloniens, des scribes à la plume précise, établirent des listes. Ils prirent l’élite de la ville. Les hommes forts, les guerriers au nombre de sept mille. Les artisans et les forgerons, au nombre de mille. Tous ceux qui pouvaient servir, reconstruire, ou simplement fomenter une rébellion. On les rassembla sur l’esplanade, on les enchaîna par groupes. Parmi eux se tenait Ézéchiel, le prêtre, le regard perdu au-delà des montagnes de Judée.
Et le roi. Jojakin, le voilà qui marchait, les fers aux pieds, dans une colonne de misère. Derrière lui, on emmenait aussi sa mère, ses femmes, ses eunuques. Les grands du royaume, ceux qui, quelques semaines plus tôt, buvaient le vin dans des coupes d’or, marchaient maintenant dans la poussière, poussés par la lance des gardes chaldéens.
Nebucadnetsar plaça sur le trône de Jérusalem un oncle de Jojakin, Mattania. Il changea son nom en Sédécias. Un nom babylonien, pour un roi fantoche. Un geste qui disait tout : tu règnes, mais c’est nous qui commandons. Tu es notre créature.
Et la ville, après leur départ ? Elle était comme un corps vidé de son sang. Silencieuse. On y entendait, là où résonnaient les disputes des marchands, le chant des Lévites ou les cris des enfants, seulement le vent. Un vent qui semblait murmurer, dans les ruelles désertées, les paroles anciennes des prophètes. Les pauvres du pays restèrent, eux, pour garder les vignes et les champs. La vie continuait, mais une vie diminuée, sous un ciel qui paraissait plus bas, plus lourd.
Sédécias, dans le palais trop grand pour lui, regardait les murs nus d’où les trésors avaient été arrachés. Il était roi, mais il ne possédait rien. Son règne était une parenthèse, une attente. Tout le monde le savait. L’histoire n’était pas finie. Elle respirait, douloureuse, dans l’attente du prochain coup. Car la colère de l’Éternel était grande contre Jérusalem. Elle pesait sur la cité comme ces nuages de printemps, chargés d’une pluie qui ne voulait pas tomber, laissant planer une menace bien pire qu’un déluge.




