Bible Sacrée

Le Festin de la Vérité

L’air était lourd dans la salle du second festin, chargé du parfum des vinages et des viandes, de la cire qui fondait doucement dans les lampes de bronze, et d’une tension presque palpable. Esther sentait le poids de son manteau de pourpre, brodé de fils d’or, comme une armure délicate. Elle avait jeûné, prié, et maintenant le moment était là, irrévocable. Le roi Assuérus, adossé contre les coussins de son trône mobile, le visage légèrement empourpré par le vin, la regardait avec une bienveillance curieuse. À sa droite, Haman, trop près, respirait une satisfaction tranquille. On sentait sur lui l’huile de santal et la certitude du pouvoir.

Les serviteurs éthiopiens, silencieux comme des ombres, remplirent une nouvelle fois les coupes d’argent. Le roi leva la sienne.

« Reine Esther, dit-il, la voix un peu rauque, quelle est ta demande ? Elle te sera accordée, même si c’était la moitié de mon royaume. »

Les mots résonnèrent dans le silence soudain des conversations. Esther posa les mains à plat sur ses genoux, sentant le tissu glacé de sa robe sous ses paumes moites. Elle ne regarda pas Haman. Elle fixa le roi, et dans ses yeux sombres passa toute la peur, tout le courage de son peuple.

« Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ô roi, et si le roi le trouve bon, accorde-moi la vie, voilà ma demande ; et celle de mon peuple, voilà mon désir. » Sa voix, d’abord un peu tremblante, se fit plus ferme. « Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, égorgés, anéantis. Si du moins nous avions été vendus comme esclaves et servantes, je me serais tue, bien que l’adversité ne serait pas à la mesure du préjudice causé au roi. »

Elle s’arrêta, laissant les mots faire leur chemin. Assuérus se raidit. La bienveillance quitta ses traits, remplacée par une incompréhension froide, dangereuse. Ses doigts se refermèrent sur le pied de sa coupe.

« Quel est cet homme ? Où est-il, celui qui a projeté dans son cœur d’agir ainsi ? »

La question tomba comme une lame. Esther sentit un frisson lui parcourir l’échine. Elle tourna enfin la tête, très lentement. Son regard croisa celui de Haman. Il avait pâli. La satisfaction avait fondu comme cire au soleil, laissant place à une stupéfération horrifiée. Il comprenait. Tout comprenait. Elle le désigna, non pas d’un geste théâtral, mais d’un simple mouvement du menton, accablée de tristesse et de détermination.

« L’adversaire, l’ennemi, c’est Haman, ce mauvais homme-là. »

Un silence de mort s’abattit sur la salle. On n’entendit plus que le crépitement lointain d’un brasero. Haman sembla se ratatiner sur lui-même, comme si les paroles le frappaient physiquement. Devant le roi, la transformation fut instantanée. Une colère noire, froide, celle des souverains trahis dans leur propre palais, envahit son visage. Ce n’était pas une fureur bruyante, mais quelque chose de bien plus terrible : un mépris absolu.

Assuérus se leva, renversant presque la table basse devant lui. Il quitta la salle du festin, marchant d’un pas raide, et se rendit dans le jardin du palais, vers les allées de cyprès et de myrtes. La brise du soir devait y être fraîche. Il avait besoin d’air, de contenir le tremblement de ses mains avant de prononcer un arrêt irrévocable.

Haman, lui, était resté. Il se leva à son tour, chancelant. Le monde qu’il avait patiemment construit – la faveur, la puissance, la poutre de cinquante coudées préparée pour Mardochée – s’écroulait en un instant. Il vit dans les yeux d’Esther non de la haine, mais une résolution si profonde qu’elle en était effrayante. La panique le submergea. Il se jeta vers la reine, tombant presque au pied de son divan, implorant, saisissant les plis de sa robe.

« Grâce ! Aie pitié ! Ignorais-je que tu étais… »

Mais les mots se brouillaient dans sa bouche. Esther se recula, le visage fermé. C’est à ce moment que le roi revint de la terrasse. Il vit la scène : Haman, effondré, prostré sur le divan de la reine, dans une posture qui, dans la pénombre, pouvait sembler menaçante ou intime. Ce fut l’étincelle.

« Quoi ! s’écria-t-il, la voix sifflante. Violeras-tu aussi la reine, avec moi dans la maison ? »

La sentence était implicite. À peine les mots avaient-ils franchi ses lèvres qu’un voile noir tomba sur le visage de Haman. Les eunuques, Harbona et les autres, présents en retrait, comprirent. Ils s’avancèrent, non pas avec brutalité, mais avec une efficacité glaçante. L’un d’eux, un homme au visage impassible, jeta un voile de lin sur la tête de Haman, coutume qui signifiait la condamnation à mort.

Harbona, qui avait observé toute la scène avec des yeux de faucon, parla alors, se souvenant d’un détail.

« Voici justement, dit-il d’une voix neutre, la poutre que Haman a préparée pour Mardochée, celui qui a parlé pour le bien du roi. Elle se dresse dans la maison de Haman, haute de cinquante coudées. »

Le roi eut un mouvement de tête bref, comme pour chasser une mouche.
« Qu’on l’y pende. »

Ils l’emmenèrent. Il n’y eut pas de cris, seulement le froissement des étoffes, un pas traînant sur les dalles de marbre. Esther ne regarda pas. Elle fixait la coupe renversée devant elle, un filet de vin rouge sombre coulant comme du sang sur le bois clair de la table. Un immense vertige la saisit, mêlé d’une fatigue si profonde qu’elle aurait voulu disparaître.

Puis, le calme revint, étrange, irréel. Les serviteurs s’activèrent sans bruit à nettoyer, à remettre de l’ordre. Le roi se rassit, plus pâle. Il regarda Esther longuement, et dans ses yeux, elle lut un mélange de culpabilité, de colère rentrée, et une forme de respect nouveau. La colère du roi s’apaisa, mais le palais, ce soir-là, ne retrouva pas sa quiétude. Une vérité terrible avait été mise à nu, et l’odeur de la trahison, plus tenace que celle des festins, flotterait encore longtemps dans les couloirs de Suse.

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