Le silence, à cette heure, n’était pas une absence. C’était une présence épaisse, douce, qui enveloppait les collines de Judée. Éliézer sentait la fraîcheur de la pierre contre son dos, le souffle nocturne qui portait l’odeur de la terre sèche et du thym. Il avait fui la chaleur étouffante de la maison, l’agitation des derniers préparatifs pour le marché. Ici, allongé sur le toit en terrasse, il n’y avait que le dôme infini du ciel.
Ce n’était pas encore l’aube, mais la nuit commençait à pâlir à l’est, une lueur indécise qui teintait l’horizon d’un bleu profond. Et les étoiles… Elles n’étaient pas de simples points de lumière. Elles étaient une multitude vivante, un chuchotement visuel. Éliézer, comme chaque nuit où le sommeil le fuyait, les regardait. Son grand-père lui avait appris leurs noms, les récits tissés autour d’elles : Kesil, l’insensé, Kimah, le groupe serré. Mais ce soir, il ne cherchait pas les constellations. Il les recevait.
Et c’était comme si le ciel se mettait à parler. Non avec des mots, mais avec une splendeur silencieuse qui emplissait tout l’espace. La voûte céleste racontait, sans un son, la gloire de l’Éternel. Le firmament, cette immense coupole tendue au-dessus du monde, proclamait l’ouvrage de ses mains. Éliézer retenait son souffle. Le jour succédait au jour dans un roulement infatigable, et chaque aube déversait une connaissance nouvelle, une révélation différente de la précédente. La nuit, à son tour, transmettrait un savoir à la nuit suivante. Ce n’était pas un langage humain, fait de consonnes et de voyelles. C’était un langage de lumière, de distances inconcevables, d’un ordre si parfait qu’il en devenait une mélodie pour l’âme. Aucune parole n’était prononcée, aucun son n’était perçu, et pourtant leur voix se répandait sur toute la terre, leur message parvenait aux extrémités du monde.
Il tourna la tête vers l’est, où la lumière gagnait. Là, pour le soleil, Dieu avait dressé une tente dans les cieux. Éliézer imaginait le disque ardent sortant de sa chambre, comme un époux radieux quittant sa couche, comme un héros impétueux qui se réjouit de parcourir sa carrière. Il surgirait à une extrémité des cieux, et sa course s’achèverait à l’autre extrémité. Rien ne se dérobait à sa chaleur. Pas la crevasse la plus profonde dans le rocher, pas la feuille la plus cachée du lentisque. Une chaleur bienfaisante maintenant, mais qui, à midi, serait justice et jugement.
Un frisson le parcourut, qui n’avait rien à voir avec la fraîcheur de l’aube. Cette manifestation était tellement vaste, tellement évidente, et pourtant… muette. Elle disait tout de la puissance, de la sagesse, de la constance de Dieu. Mais elle ne disait rien de son nom. Rien de sa volonté. Rien du chemin pour marcher avec Lui. C’était une proclamation magnifique, mais impersonnelle. Une loi sans parole.
Et c’est alors que le visage d’Éliézer se détendit. Son esprit quitta l’immensité cosmique pour se tourner vers l’objet le plus précieux qu’il possédait, là, dans la maison endormie : un rouleau de parchemin. La loi de l’Éternel.
La première lueur du soleil effleura enfin la crête des collines, dorant les pierres d’un feu pâle. Et avec cette lumière naissante, les mots du psaume qu’il méditait prirent une substance nouvelle. La loi de l’Éternel est parfaite, elle restaure l’âme. Elle n’était pas un ciel lointain, mais un chemin sous les pieds. Pas une énigme, mais un témoignage sûr. Le précepte de l’Éternel est droit, il réjouit le cœur ; le commandement de l’Éternel est pur, il illumine les yeux.
Il se revit, plus jeune, tourmenté par une faute, le cœur lourd comme une meule. Ce n’était pas en regardant les étoiles qu’il avait trouvé la paix, mais en murmurant les paroles du pardon prescrites dans la loi. La clarté était revenue, non pas la clarté du soleil, mais une clarté intérieure qui avait lavé son regard. Les jugements de l’Éternel étaient vrais, ils étaient tous justes. Plus désirables que l’or, que beaucoup d’or fin. Plus doux que le miel, que le suc des rayons.
Un sourire toucha ses lèvres. L’or, il connaissait. Le miel aussi, sauvage, récolté avec prudence dans les falaises. Mais cette douceur-là était d’une autre nature. Elle nourrissait l’être profond, calmait les angoisses, ordonnait le chaos des passions. Elle avertissait aussi, montrant le précipice au bord du sentier. En elle se trouvait une grande récompense.
Le soleil était maintenant pleinement levé, inondant la vallée d’une lumière crue. Le contraste était saisissant. La gloire silencieuse de la nuit avait laissé place à la parole précise du jour. L’une révélait un Créateur formidable. L’autre se penchait sur l’homme pour lui révéler un Dieu proche, qui donne une loi par amour.
Éliézer s’assit, les bras autour de ses genoux. Un dernier verset lui vint, comme une prière murmurée dans le bruissement matinal. Qui discerne ses égarements ? Purifie-moi de mes fautes cachées. Préserve aussi ton serviteur des orgueilleux. Alors je serai irréprochable, innocent d’une grande transgression.
Les étoiles s’étaient effacées. Le ciel était maintenant d’un bleu sans tache, domaine exclusif du soleil dans sa course triomphale. Mais Éliézer ne se sentait plus petit ou perdu face à cette grandeur. Car la parole, douce et exigeante, avait planté sa tente dans son cœur. Elle était plus proche que le ciel, plus intime que la lumière sur sa peau. Les paroles de sa bouche, la méditation de son cœur… Puissent-elles trouver grâce devant Toi, ô Éternel, mon rocher et mon libérateur.
Il descendit de la terrasse, le corps un peu courbatu par la nuit passée sur la pierre, mais l’âme légère, restaurée. Le marché, les disputes, les soucis de la journée l’attendaient. Mais il y portait désormais une double lumière : celle du firmament qui chante sans voix, et celle, plus précieuse encore, de la loi parfaite qui convertit l’âme.




