Bible Sacrée

Le Psaume Face aux Alliances

La chaleur était lourde ce soir-là, comme une couverture humide posée sur les collines de Juda. Assis sur un tabouret de bois devant ma porte, je regardais les dernières lueurs du soleil accrocher les pierres blanches de la citadelle. Le parfum du thym écrasé et de la terre sèche montait dans l’air immobile. De l’intérieur, me parvenait le murmure de ma femme berçant notre plus jeune. Un moment de paix. Pourtant, un malaise persistait en moi, une sourde inquiétude qui rôdait depuis des jours, comme l’odeur d’un orage lointain.

Les nouvelles, fragmentaires, inquiétantes, nous parvenaient par les caravaniers et les bergers égarés. Des conciliabules dans les cours des royaumes voisins. Des messagers pressés franchissant les cols à la nuit tombée. On chuchotait le nom d’Édom, au sud, de ces frères ennemis dont le regard brûle de la haine des siècles. On parlait des Ismaélites, des Hagriens, ces nomades du désert dont la soif de pillage est aussi vive que celle d’eau. Moab, à l’est, avec ses dieux silencieux et ses vieux griefs. Les Philistins, toujours eux, le long de la côte, avec leur ricanement et leurs chars de fer. Et plus au nord, Tyr, la riche, l’arrogante, qui marchande tout, même les alliances contre le peuple de l’Alliance.

Je me levai, les jointures craquant. La paix était un leurin. Une illusion d’entre-deux. Je rentrai dans la pénombre de la maison, et ma main se posa sur les rouleaux de cuir, sur les psaumes déjà écrits. Mais ce soir, les mots ne venaient pas apaiser, ils appelaient au combat. Un combat qui ne se mènerait pas avec l’épée, pas encore, mais avec la parole lancée vers les cieux.

Le lendemain, j’allai à la cité. L’agitation était palpable, différente du bourdonnement habituel du marché. Des groupes d’hommes se formaient et se dispersaient près de la porte. Les visages étaient graves. Un officier, cuirasse ternie par la poussière, parlait à voix basse avec le prêtre en charge. J’attrapai des bribes : « …une ligue… ils ont scellé un pacte… contre nous. » Les mots tombaient comme des pierres dans un puits. Ce n’était plus de la rumeur. C’était un fait.

Le pire fut de comprendre leur dessein. Ce n’était pas une simple razzia pour du bétail ou de l’or. Les paroles du chef de la garde, répétées par un vieux lévite aux yeux cernés, me glacèrent le sang : « Ils se concertent d’un commun accord, ils font une alliance contre toi… Ils disent : ‘Venez ! Rayons leur nom du souvenir ; qu’Israël ne soit plus même un nom !’ »

Rayons leur nom du souvenir.

Cette phrase tourna dans ma tête, plus coupante qu’une lame. Ce n’était pas notre vie qu’ils voulaient, c’était notre mémoire. Effacer notre histoire, notre identité, la trace même de notre existence sur cette terre que l’Éternel nous avait donnée. Anéantir le nom d’Israël comme on efface une inscription sur une tablette d’argile fraîche. Une volonté de néant.

Je passai les heures suivantes dans la cour du Temple, loin du sanctuaire intérieur, simplement assis à l’ombre du portique. Je voyais les pèlerins vaquer, les prêtres aller et venir. La routine sacrée. Mais sous mes paupières closes, je voyais autre chose. Je voyais les tentes d’Édom, noires comme du goudron, dressées contre le ciel rouge du désert. J’entendais le cliquetis des harnais des chameaux des Ismaélites. Je sentais l’odeur d’huile et de sel qui venait des ports de Tyr et de Sidon. Je distinguais les étendards des Moabites, les boucliers ronds des Ammonites, la masse sombre des Amalécites, ces loups des sables. Et les Philistins, avec leur infernale confédération, se joignant à la meute. Ils étaient tous là, unis dans un seul but : nous faire disparaître.

Mon cœur se serra, non de peur, mais d’une colère froide et d’une tristesse immense. « Ils se coalisent, tous ensemble », murmurai-je en moi-même. Une alliance de la haine. Une unité perverse pour détruire l’unité que l’Éternel avait créée.

Je me retirai dans la petite pièce où je conservais mes écrits. L’air y était chaud, épais de poussière et de parchemin. Je déroulai une feuille neuve. La pointe de mon stylet tremblait légèrement au-dessus de la surface pâle. Par où commencer ? Par la dénonciation ? Par la supplication ?

Les mots jaillirent d’un coup, non comme une prière apprise, mais comme un cri étouffé, un appel à l’aide adressé à Celui qui seul pouvait entendre l’ampleur du silence qui se préparait.

« O Dieu, ne reste pas dans le silence ! Ne te tais pas, et ne te repose pas, ô Dieu ! »

Je les voyais, ces ennemis, je les nommais, un à un, comme on égrène un chapelet de malédiction. Édom, Ismaël, Moab, les Hagriens, Gebal, Ammon, Amalek, les Philistins avec les habitants de Tyr. La liste était un cercle de fer qui se resserrait autour de nos montagnes. J’écrivais leurs manœuvres : « Ils ont dit : ‘Allons, et exterminons-les, qu’ils ne soient plus une nation, et qu’on ne se souvienne plus du nom d’Israël !’ » Je répétais leur projet funeste, le fixant sur le cuir comme on plante un pieu pour qu’il ne s’envole pas.

Puis, la prière tourna. Elle cessa d’être une simple plainte pour devenir une invocation ardente, un rappel à l’histoire. Mon esprit se mit à évoquer les jours anciens, les jours où l’Éternel avait combattu pour nous. Je L’implorai d’agir maintenant comme Il l’avait fait alors. « Traite-les comme Madian, comme Sisera, comme Jabin au torrent de Kison… » Les noms anciens revenaient, chargés de la puissance des juges et des prodiges. Fais-leur subir le sort de ceux qui ont voulu t’effacer, toi et les tiens. « Rends-les comme la paille qui tournoie au vent, comme le chaume que le feu consume. »

Je demandais des choses terribles, je le savais. Mais la menace était terrible. Il ne s’agissait pas de gloire ou de conquête. Il s’agissait d’existence. Je suppliais que la confusion s’empare de leurs conseils, que leurs alliances se brisent comme un vase mal cuit, que leur force se disperse en poussière. « Poursuis-les de ta tempête, épouvante-les de ton ouragan. »

Et enfin, le motif ultime, la raison de toute cette fureur sacrée, me vint aux lèvres et se fixa sur le rouleau. Qu’ils soient vaincus, non pour notre fierté, mais pour qu’ils cherchent enfin Ton nom, ô Éternel. Pour qu’ils sachent, tous, ces rois et ces peuples, que Toi seul, dont le nom est JAHVÉ, Tu es le Très-Haut sur toute la terre.

Je posai le stylet. Ma main était engourdie, mes yeux brûlaient. Dehors, la nuit était tombée. Le silence était revenu, mais ce n’était plus le même. Dans ce silence, ma prière était maintenant inscrite, un témoin fragile de cuir et d’encre face à la coalition des empires. Je n’avais pas d’armée à commander, pas de frontière à fortifier. Je n’avais que ces mots, lancés vers les étoiles indifférentes, avec l’espoir ténu qu’ils parviennent à l’oreille de Celui qui façonna les montagnes et les nations.

Je soufflai sur l’encre pour la sécher. L’histoire se jouerait demain, ou dans les jours à venir, sur les champs de bataille que je ne verrais peut-être pas. Mon combat, à moi, était ici. Dire leur menace. Nommer notre peur. Et, au milieu de l’étau qui se resserrait, affirmer, coûte que coûte, que notre nom, le nom qu’ils voulaient effacer, était à jamais lié au Sien.

Je roulai lentement le parchemin. La chaleur de la journée s’était enfin retirée, laissant place à une fraîcheur nocturne. Quelque part, au loin, un chien aboya. La vie, têtue, persistante. Et avec elle, cette prière qui, désormais, faisait partie de notre histoire, de notre mémoire. De notre nom.

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