L’air était lourd dans la salle du conseil, chargé de l’odeur de l’huile des lampes et de la cire des tablettes. Éliab essuya d’un revers de main la sueur qui coulait sur sa tempe. Depuis des semaines, la rumeur grondait dans la ville basse, comme un orage qui tarde à éclater. Il le savait, lui qui parcourait les ruelles en tant que collecteur des taxes pour le compte de l’intendant royal. Les regards qu’on lui jetait n’étaient plus seulement empreints de résignation, mais d’une froideur tranchante. Un peuple laissé sans frein, songea-t-il amèrement, c’est une maison qui s’effondre pierre après pierre.
C’était le roi Josaphat lui-même qui avait convoqué ce rapport, assis sur son siège en cèdre, le visage grave. L’homme n’était pas colérique, non. Mais une déception sereine, chez un souverain, pèse plus lourd qu’un accès de fureur. « Parle, Éliab. Que vois-tu ? »
Éliab prit une inspiration. « Majesté, les magistrats des quartiers est… ferment les yeux. Pour une bourse d’argent, la cause du pauvre est étouffée avant même d’arriver aux portes du tribunal. Un homme juste qui examine la cause des indigents, il se fait rare. Les coupables prospèrent en réseau, comme des racines vénéneuses sous un beau jardin. Et le peuple… le peuple murmure. Un peuple nombreux, c’est la gloire d’un roi. Mais un peuple affamé de justice, c’est sa ruine. »
Le silence qui suivit fut troublé seulement par le grattement de la plume d’un scribe. Josaphat fixait le sol de marbre. « Un homme qui flatte son prochain, dit-il enfin d’une voix basse, tend un filet sous ses pas. Nos magistrats se flattent les uns les autres, et le filet prend tout le monde. Même moi. »
Plus tard, dans sa modeste maison près de la porte des Tisserands, Éliab repensait aux paroles du roi. Son fils, Nathan, d’une douzaine d’années, faisait bruyamment tomber un jeu de osselets. « Père, Mica prétend que son père dit que le roi est un vieil homme faible. Que bientôt tout changera. »
Une pointe de frayeur traversa Éliab. Il saisit son fils par l’épaule, non avec brutalité, mais avec une fermeté qui fit cesser le jeu. « Nathan. Écoute-moi. Un homme qui, par orgueil, excite la révolte, risque de tout perdre, et sans recours. La vision prophétique, elle, garde la loi. Et un serviteur qui ne comprend pas les paroles de son maître, même s’il reçoit des ordres, n’en tirera aucun bien. Tu comprends ? »
Le garçon hocha la tête, les yeux écarquillés. Éliab se sentit soudain las. La correction, il le savait, était nécessaire. Laisser un enfant à lui-même, c’était couvrir sa mère de honte. Mais la colère… la colère était un piège. Il revoyait le visage du marchand Assir, la semaine précédente, écumant de rage parce qu’un de ses commis avait disparu avec de l’argent. Assir avait frappé le jeune homme publiquement, l’avait couvert d’injures. Et ce soir-là, le commis, humilié et désespéré, avait volé bien plus et pris la fuite. Un homme coléreux attise les querelles. Un homme violent multiplie les fautes. Le jeune homme avait eu tort, certainement. Mais la fureur d’Assir n’avait fait qu’empirer le mal, creusant l’abîme.
Le lendemain, Éliab fut témoin d’une scène qui resta gravée en lui. Près du puits, une femme, Rina, était accusée par son propre frère d’avoir détourné une part de leur héritage. Les voix montaient, attirant la foule. Le frère, sûr de son droit, tonnait. Rina, pâle, serrait les poings, ses arguments se noyant dans les sanglots. Un vieil homme, un ancien scribe nommé Baruch, s’avança alors. Il ne dit rien d’abord. Il se posta entre eux, regardant tour à tour l’homme et la femme. Puis, d’une voix calme, usée par les années, il commença à poser des questions. Non sur l’héritage, d’abord. Sur leur père. Sur un souvenir d’enfance. La tension, peu à peu, tomba. Le frère baissa les yeux. Rina cessa de trembler. Ensuite seulement, Baruch parla du partage, de la loi, de la conciliation. L’homme orgueilleux sera abaissé. L’humble d’esprit saisira l’honneur.
Éliab comprit alors une nuance qu’il n’avait jusque-là qu’entrevue. La crainte de l’Éternel, ce n’était pas seulement la peur du gendarme cosmique. C’était cette assurance tranquille. L’homme qui craint l’Éternel est comme un lion, confiant ; il n’a pas à fuir alors qu’il n’y a pas de poursuivant. Baruch n’avait pas eu peur de la colère du frère. Il était ancré dans quelque chose de plus solide. À l’inverse, celui qui se confie en son propre cœur est un insensé. Le frère, dans sa certitude arrogante, avait failli briser un lien familial pour quelques pièces.
Les événements se précipitèrent. Un prophète, un de ces hommes au regard brûlant dont on chuchotait le nom, se présenta devant le roi. Il parla sans détour : la corruption des juges criait vers le ciel. Le trône n’est affermi que par la droiture. Un roi qui fait attention à la parole, à la vraie parole, trouvera le bonheur. Josaphat, ébranlé, ordonna une réforme. Des juges intègres furent nommés dans toutes les villes.
Éliab fut envoyé à Beth-Shemesh pour assister le nouveau magistrat. Là, il vit la transformation lente, difficile. L’oppresseur des pauvres était comme une pluie violente qui laisse la terre sans pain. Mais une justice ferme et constante, même sévère, ramenait l’ordre. La correction était parfois douloureuse. Un jeune délinquant, pris à voler, fut fouetté publiquement. Sa rébellion, pour un temps, sembla se durcir. Éliab en fut attristé. Mais le magistrat, un homme patient, dit : « Corrige ton fils, et il te donnera du repos. Il fera les délices de ton âme. Il faut donner du temps au temps. Un esclave, traité avec mollesse dès l’enfance, finit par causer du chagrin. »
Un an passa. Un jour, Nathan, son fils, vint le trouver. Il avait grandi, son regard avait changé. « Père, j’ai parlé avec le jeune homme qui avait été fouetté. Il travaille maintenant chez le potier. Il m’a dit… il m’a dit qu’au fond de sa honte, il avait enfin entendu. Entendu que ses actes avaient un poids. Que quelqu’un tenait assez à l’ordre pour le punir. C’était étrange. Il n’était pas reconnaissant, pas exactement. Mais il était… apaisé. »
Éliab posa sa main sur l’épaule de son fils, une émotion forte lui serrant la gorge. La parole de l’Éternel était une lampe. Elle n’éclairait pas toujours un chemin facile, mais elle montrait les précipices. Elle dévoilait les filets de la flatterie, l’illusion de la colère, la vanité de l’orgueil. Elle rappelait que sous le regard du Souverain véritable, tous, rois et mendiants, étaient nus. La révélation des desseins divins appartenait à l’Éternel seul. Mais marcher dans la lumière de cette lampe, c’était déjà participer à un ordre plus vaste, un ordre où finalement, le juste verrait le coup et s’en réjouirait.
La ville n’était pas devenue un paradis. Les méchants ne disparaîtraient jamais tout à fait. Mais là où régnait la crainte de l’Éternel, il y avait un refuge. Un lieu où l’âme, parfois fatiguée des folies humaines, pouvait reprendre son souffle. Éliab leva les yeux vers les collines. La sagesse n’était pas une formule magique. C’était un chemin, caillouteux, avec des ombres et des chutes. Mais c’était un chemin qui menait quelque part, tandis que les autres ne menaient, au mieux, qu’à des ruines temporaires et, au pire, à un abîme de ténèbres où l’on criait sans être entendu. Il prit une tablette, trempa son calame. Il avait un rapport à écrire. Des choses simples, terre à terre. Mais chacune de ses paroles, désormais, il essayait de les peser. Car il avait compris que chaque mot pouvait être une pierre, petite, pour bâtir ou pour détruire. Et il choisissait, laborieusement, de bâtir.




