Le premier jour, celui où Moïse acheva de dresser la Demeure, l’air était lourd d’une solennité nouvelle. L’huile d’onction, le cuivre des autels, le bois d’acacia encore tout imprégné de leur odeur récente se mêlaient à la poussière du désert. Un silence s’était fait, étrange, après les mois de fracas et d’activité. C’est alors qu’ils avancèrent, les chefs des maisons paternelles, princes des tribus, ceux qui avaient présidé au dénombrement. Ils venaient, non pas en troupe, mais avec une lenteur calculée, portant quelque chose entre eux.
Leurs offrandes, ils les avaient placées sur six chars couverts, tirés par douze bœufs—un attelage pour deux princes. Mais avant les chars, ils apportaient autre chose. Nahshon, fils d’Amminadab, pour la tribu de Juda, s’avança le premier. Son visage était grave, buriné par le soleil et le souci du peuple. Il tenait à la main un objet en argent, lourd, qui captait la lumière crue du matin : une coupe. Cent trente sicles d’argent, travaillés au marteau. Une patine douce en faisait le tour. Derrière lui, des hommes portaient un bassin du même métal, soixante-dix sicles, offert selon le sicle du sanctuaire. Les deux étaient pleins d’une fine fleur de farine pétrie à l’huile, pour une offrande. L’odeur douceâtre de l’huile d’olive se répandit.
Puis vint le reste : un encensoir d’or, tout petit, débordant d’encens précieux dont le parfum âcre et sucré chatouilla les narines. Les bêtes ensuite, amenées en file. Un jeune taureau, dont le mufle fumait dans l’air frais, le pelage luisant de santé. Un bélier, les cornes en spirale solide, la toison épaisse. Un agneau d’un an, bêlant faiblement, les jambes frêles. Pour le sacrifice pour le péché, un bouc, au regard jaune et fuyant. Et enfin, pour le sacrifice de paix, deux bœufs, cinq béliers, cinq boucs, cinq agneaux d’un an. Leurs bêlements, leurs souffles rauques, le bruit de leurs sabots sur le sol dur, tout cela rompit le silence en une cacophonie sacrée.
Moïse regardait, immobile devant l’entrée de la tente de la Rencontre. Il ne disait rien. Il recevait. Il voyait l’intention, non la quantité. Chaque animal fut conduit vers l’autel des holocaustes, où le feu nouveau attendait, nourri nuit et jour. Les Lévites s’affairaient déjà, avec une précision apprise dans la crainte.
Le lendemain, ce fut Netanel, fils de Tsouar, pour la tribu d’Issacar. Le même rituel. La même coupe d’argent, au reflet peut-être différent sous un ciel voilé. Le même bassin. La même farine qui collait aux doigts des porteurs. Le même encensoir d’or, minuscule trésor. Les mêmes bêtes, choisies sans défaut, amenées avec la même solennité un peu maladroite d’hommes de guerre rendant un culte. Et ainsi de suite, jour après jour.
Le troisième jour, Éliab, fils de Hélon, pour Zabulon. La poussière soulevée par le troupeau retombait doucement sur ses sandales. Le quatrième, Élitsour, fils de Schedéour, pour Ruben. Un vent léger fit voltiger un peu de la fine farine hors du bassin, comme une neige dorée. Chaque matin, le peuple observait, depuis l’ordre strict de son campement. On reconnaissait son prince. Un murmure de respect parcourait les rangs, puis le silence revenait pour l’offrande.
Cela dura douze jours. Douze matins identiques dans leur essence, mais tous différents dans leur déroulement. Le huitième jour, sous une pluie fine et tiède qui faisait luire les peaux des taureaux, ce fut Gamaliel, fils de Pedahtsour, pour Manassé. La pluie tambourinait sur les toiles des chars. L’encens, protégé, dégagea une senteur plus concentrée, plus intime, quand le couvercle de l’encensoir fut soulevé.
Le douzième jour, Ahira, fils d’Énan, pour la tribu de Nephthali, acheva la série. La lassitude peut-être se lisait sur les traits des serviteurs, mais jamais sur le visage des princes. C’était une offrande totale, un don complet. Et lorsque le dernier agneau fut confié aux prêtres, lorsque la fumée du dernier holocauste monta droite dans l’air calme du soir, un sentiment étrange étreignit l’assemblée. Ce n’était pas de la satisfaction, ni même de l’allégement. C’était plus profond.
Moïse, enfin, entra dans la tente de la Rencontre pour parler avec Lui. La voix lui parvint, de dessus le propitiatoire, d’entre les deux chérubins. Une voix qui n’était pas un son, mais une présence dans la pensée. Elle disait la recevoir. Chaque coupe, chaque grain d’encens, chaque souffle animal avait été compté, non pour son poids, mais pour le cœur qui le donnait. La monotonie apparente des douze jours n’était qu’un reflet, une leçon patiente : devant le sanctuaire, toutes les tribus étaient égales. La diversité des hommes, leurs talents, leurs faiblesses, se fondaient dans l’unité de l’offrande. Juda n’était pas plus qu’Issacar, Ruben pas moins qu’Aser. Leurs présents identiques scellaient cette égalité dans la consécration.
Quand Moïse ressortit, le soleil déclinait, allongeant les ombres des pieux et des cordages du parvis. Les cendres des autels étaient encore chaudes. L’odeur de graisse brûlée et de bois de cèdre flottait, tenace. Il ne proclama rien de grandiose. Il transmit simplement que l’offrande était agréée. Et dans le camp, on alluma les feux du soir, comme chaque jour. Mais quelque chose avait changé. La Demeure n’était plus seulement un édifice de peaux et de métal dressé au milieu d’eux. Elle était maintenant nourrie, pour ainsi dire, par la substance même des tribus. Chaque coupe d’argent, désormais utilisée pour les libations, porterait l’empreinte invisible de la main qui l’avait apportée. Chaque jour du rituel avait tissé un fil dans la trame fragile de leur identité commune. Ils avaient donné, ensemble, dans la répétition même, et cette répétition était devenue prière, était devenue alliance. Le désert autour d’eux était toujours aussi immense, aussi menaçant. Mais au centre, il y avait désormais ce foyer allumé, douze fois approvisionné, et qui ne s’éteindrait plus.




