L’ombre portée de Gédéon, ce juge qui avait délivré Israël de Madian, s’étirait encore sur le pays, mais elle était devenue froide, lézardée. Dans la maison de son père, Joas, à Éphra, l’air sentait la cendre et la conspiration. Abimélec, l’un des fils de Gédéon, né d’une concubine de Sichem, n’avait pas hérité de la stature de son père. Il avait en revanche hérité d’une ambition froide, aiguisée comme une lame de silex. Il se tenait debout près des pierres du pressoir, son regard balayant les collines où la ville de Sichem, sa ville maternelle, se découpait sous le soleil déclinant.
« Pourquoi servir soixante-dix maîtres ? » murmura-t-il à ses oncles, les frères de sa mère, venus le trouver dans l’obscurité complice du soir. Sa voix était douce, insidieuse. « Moi, qui suis votre os et votre chair, ne serais-je pas un seul maître, pour vous ? »
Le raisonnement, torve et égoïste, trouva un terreau fertile dans leur cœur. Ils parlèrent pour lui aux notables de Sichem, ces hommes dont les intérêts s’accommodaient mal de la lignée légitime de Gédéon. L’argent parla plus fort que le sang : soixante-dix pièces d’argent prélevées sur le temple de Baal-Berith, le dieu de l’alliance que l’on vénérait dans l’ombre des collines. Avec cet argent, Abimélec leva une troupe de vauriens, des hommes vides et violents, prêts à tout pour une poignée d’argent.
Ils se rendirent à la maison de son père, à Éphra. Le soleil était haut, cruel. Abimélec resta à l’écart, le visage de pierre, tandis que ses hommes entraient dans la cour. Les soixante-dix fils de Gédéon, peut-être insouciants, peut-être confiants dans la paix retrouvée, furent saisis un à un. Il n’y eut pas de combat, juste une boucherie méthodique sur le rocher qui servait d’autel, comme une parodie sacrilège. Le sang, épais et chaud, coula dans les rainures de la pierre et imbiba la terre poussiéreuse. Un seul réchappa, le plus jeune, Jotham. Il se cacha dans les citernes sèches, parmi les débris et l’odeur de terre humide, et entendit les rires gras des meurtriers.
Puis Sichem couronna Abimélec roi. Non pas près des sources, non pas sous un chêne sacré, mais près de la pierre du témoignage, un lieu de mémoire dévoyé. La foule acclamait, mais l’acclamation avait un goût de fer et de cendre.
Quand le bruit se fut estompé, Jotham émergea de sa cachette. Il grimpa sur les contreforts du mont Garizim, cette montagne des bénédictions, et là, dominant la ville et la plaine, il éleva la voix. Ce n’était pas un cri de vengeance, mais une parabole amère, lancée comme un caillou dans l’eau stagnante de leur conscience.
« Écoutez-moi, gens de Sichem, que Dieu vous entende ! Les arbres partirent un jour pour sacrer un roi sur eux. Ils dirent à l’olivier : ‘Règne sur nous.’ Mais l’olivier répondit : ‘Devrais-je renoncer à mon huile, qui honore Dieu et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des arbres ?’ Ils allèrent voir le figuier. ‘Règne sur nous.’ Le figuier rétorqua : ‘Devrais-je quitter ma douceur et mon bon fruit pour aller me balancer au-dessus des arbres ?’ Ils se tournèrent vers la vigne. La vigne rit : ‘Mon vin qui réjouit Dieu et les hommes, devrais-je l’abandonner ?’ Enfin, à court d’options, tous les arbres s’adressèrent au roncier, cette broussaille épineuse et stérile. Et le roncier accepta. ‘Venez,’ dit-il, ‘réfugiez-vous sous mon ombre. Sinon, qu’un feu jaillisse du roncier et dévore jusqu’aux cèdres du Liban !’ »
Jotham marqua une pause, le vent fouettant ses habits poussiéreux. « Et maintenant, est-ce avec fidélité et intégrité que vous avez agi en faisant d’Abimélec votre roi ? Avez-vous rendu justice à la maison de mon père ? Souvenez-vous : le feu sortira d’Abimélec et consumera les gens de Sichem, et le feu sortira de Sichem et consumera Abimélec. »
Sur ce, il s’enfuit, léger comme une feuille morte, et erra, vivant en fugitif. Sa parole, cependant, était plantée comme une épine dans la chair de la ville.
Les choses parurent stables trois ans. Abimélec régnait, ou du moins l’illusion d’une royauté l’enveloppait. Mais Dieu, silencieusement, envoyait un mauvais esprit entre Abimélec et les gens de Sichem. Ce n’était pas un démon spectaculaire, mais une méfiance rongeuse, un ressentiment qui couvait comme de la braise sous la cendre. Les Sichémites, qui l’avaient installé, se mirent à le trahir. Ils postèrent des embuscades sur les hauteurs, dévalisant les caravanes qui lui étaient destinées, sapant son autorité par de petits coups d’épingle.
Un homme, Gaal, fils d’Ébed, arriva à Sichem avec ses frères. C’était un parvenu au verbe haut, bon buveur et beau parleur. Lors des vendanges, lors des fêtes dans le temple de leur dieu où le vin coulait plus que de raison, Gaal se mit à défier ouvertement Abimélec. « Qui est Abimélec, et qui est Sichem, pour que nous le servions ? N’est-il pas le fils de Gédéon, et Zeboul n’est-il que son lieutenant ? Servez les hommes de Hamor, le père de Sichem ! Pourquoi, nous, servirions-nous celui-là ? » La vieille rivalité tribale refaisait surface, enivrante.
Zeboul, le gouverneur de la ville resté loyal, écrivit en secret à Abimélec, toujours à Éphra. « Voici, Gaal et ses frères sont venus à Sichem, et ils excitent la ville contre toi. Lève-toi de nuit, toi et le peuple qui est avec toi, et mets-toi en embuscade dans la campagne. Au matin, au lever du soleil, tu fondras sur la ville. Et quand Gaal sortira avec ses hommes à ta rencontre, tu lui feras ce que ta main trouvera à faire. »
La stratégie était simple, brutale. Abimélec et ses hommes se divisèrent en quatre corps, se cachant dans les champs. Au petit jour, Gaal sortit effectivement et se posta à l’entrée de la ville. Zeboul, jouant l’innocent, resta à ses côtés. Quand Gaal aperçut les ombres descendre des collines, il les signala à Zeboul. « Voici des gens qui descendent du sommet des montagnes ! » Zeboul ricana : « C’est l’ombre des montagnes que tu prends pour des hommes. » Mais bientôt, un autre groupe apparut, puis un autre. Gaal comprit qu’il était joué. « Regarde donc, dit-il, la foule descend du côté du nombril de la terre, et un autre groupe arrive par le chêne des Devins ! »
Zeboul lâcha alors son masque. « Où est donc ta grande bouche, toi qui disais : ‘Qui est Abimélec pour que nous le servions ?’ N’est-ce pas là le peuple que tu méprisais ? Sors maintenant et bats-toi contre lui ! »
Gaal sortit, à la tête des Sichémites. Le combat fut bref et sauvage. Abimélec les écrasa, les forçant à rentrer pêle-mêle dans la ville, laissant derrière eux beaucoup de morts. Le lendemain, le peuple sortit aux champs. On le rapporta à Abimélec. Il prit de nouveau ses hommes, coupa des branches, les entassa contre les portes de la tour de Sichem, et y mit le feu. Un millier de personnes périrent, hommes et femmes, dans les flammes et la fumée âcre.
Mais la soif de destruction d’Abimélec n’était pas étanchée. Il apprit que les notables de la ville s’étaient réfugiés dans la forteresse du temple d’El-Berith, croyant y être en sécurité. Il mena ses hommes vers la colline de Tsalmon. Là, avec une hache, il coupa une branche, la chargea sur son épaule, et ordonna à tous d’en faire autant. « Ce que vous m’avez vu faire, faites-le vite ! » Sous le poids des branchages, ils cernèrent la crypte du temple et y mirent le feu, comme à Sichem. Près de mille personnes encore moururent, enfermées dans leur dernier refuge.
Enivré par ces succès sanglants, Abimélec marcha ensuite sur Thébets. Il l’assiégea et la prit. Mais au centre de la ville se dressait une tour forte, où s’étaient retranchés tous les habitants, hommes et femmes. Ils tinrent le toit de la tour. Abimélec s’approcha, sûr de lui, pour y mettre le feu à son habitude. Alors qu’il était tout près de la porte, une femme, du haut de la tour, laissa tomber une meule de moulin. La pierre lourde, lancée d’une main peut-être désespérée, peut-être guidée par une justice plus haute, lui fracassa le crâne.
Frappé à mort, Abimélec eut un dernier sursaut de vanité. Il appela vivement le jeune homme qui portait ses armes. « Tire ton épée et donne-moi la mort, de peur qu’on ne dise de moi : ‘C’est une femme qui l’a tué.’ » Le jeune homme, tremblant, lui transperça le corps. Ainsi mourut Abimélec, celui qui avait massacré ses frères sur une pierre.
Et les hommes d’Israël, voyant cela, s’en retournèrent chacun chez soi. La parole de Jotham, le fugitif, s’était accomplie à la lettre. Le feu était sorti d’Abimélec pour consumer Sichem, et le feu était sorti de Sichem, par cette pierre mortelle, pour consumer Abimélec. Dieu avait rendu la méchanceté d’Abimélec retomber sur sa tête, et la violence des Sichémites sur la leur. Dans le silence qui suivit, il ne resta plus que le vent sur les collines et l’amer souvenir d’un royaume bâti sur le sang, qui ne fut jamais qu’un roncier embrasé.




